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Nelson Mandela trahi par ses héritiers

lundi 9 décembre 2013, par anonyme (Date de rédaction antérieure : 9 décembre 2013).

Depuis près d’une décennie, Mandela n’intervenait plus dans le jeu politique. « Même s’il était sans doute en désaccord avec l’évolution de l’ANC, il est resté fidèle au parti, comme tous ceux de son époque, explique Adam Habib. La nouvelle génération est plus indépendante. »

En vingt ans, la ségrégation économique a remplacé la ségrégation raciale : l’Afrique du Sud fait toujours partie des trois pays les plus inégalitaires au monde. Soutenu par l’aile gauche de l’ANC (Parti communiste, syndicat Cosatu), l’actuel président Jacob Zuma avait promis de renverser la vapeur. Mais…


Nelson Mandela trahi par ses héritiers

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Afrique du Sud lundi 09 décembre 2013

Valérie Hirsch

Le président Jacob Zuma, au lendemain du décès de Nelson Mandela. (Siphiwe Sibeko/Reuters)

L’idéal d’une démocratie basée sur la justice sociale s’est perdu au sein de l’ANC. Il a été supplanté par une course à l’enrichissement personnel.

Avec son franc-parler habituel, Desmond Tutu confiait, dans une interview au journal américain Prospect, qu’il ne voterait pas pour l’ANC lors des élections d’avril 2014. Il s’attend à être isolé cependant. Les « Sud-Africains qui voudraient voter pour d’autres partis ne le font pas car ce serait vu comme un camouflet à l’égard de Nelson Mandela », explique-t-il. Et pourtant, pour respecter l’héritage du père de la nation, il vaudrait mieux renouer avec son idéal d’une démocratie où « chaque personne en Afrique du Sud savait qu’elle comptait ».

Pendant sa présidence (1994-1999), Nelson Mandela s’est attaché à renforcer la démocratie et la réconciliation raciale. « Sa priorité était de mettre en place des institutions solides, qui jouent un rôle important pour contrebalancer les dérives du pouvoir actuel, explique le politologue Adam Habib, recteur adjoint de l’Université de Witwatersrand. On lui a reproché d’avoir fait des compromis avec l’élite blanche au détriment de la justice sociale, mais c’était une étape nécessaire. »

Son successeur Thabo Mbeki (1999-2008) a mis l’accent sur la lutte contre les inégalités sociales, en augmentant les allocations aux pauvres (12 millions de Sud-Africains en bénéficient) et en lançant la politique de BEE (« Black Economic Empowerment », promotion économique des Noirs). Mais l’attribution des emplois et contrats publics aux membres de l’ANC a donné naissance à un « vaste système de patronage », selon le politologue Moeletsi Mbeki, frère de l’ex-président. Etre « déployé » par le parti au pouvoir est devenu la voie royale vers l’enrichissement personnel. Même si des progrès importants ont été faits dans les infrastructures (électricité, eau courante, logements), la promesse d’une « meilleure vie pour tous » est restée un slogan creux pour les 40% de Noirs victimes de la pauvreté, du chômage (30%) et de la dégradation des services publics (écoles, hôpitaux, etc.).

La politique de BEE a surtout enrichi une petite élite noire, symbolisée par les nouveaux milliardaires Patrice Motsepe et Tokyo Sekwale. En vingt ans, la ségrégation économique a remplacé la ségrégation raciale : l’Afrique du Sud fait toujours partie des trois pays les plus inégalitaires au monde. Soutenu par l’aile gauche de l’ANC (Parti communiste, syndicat Cosatu), l’actuel président Jacob Zuma avait promis de renverser la vapeur. Mais il ne s’est pas mieux comporté qu’un Mobutu, qui avait plus investi dans son palais de brousse, à Gbadolite, que dans la capitale Kinshasa. Zuma a ainsi dépensé plus de 20 millions de francs de deniers publics pour améliorer la « sécurité » de sa résidence privée à Nkandla, un village perdu du Kwazulu-Natal. Thuli Madonsela, la remarquable public protector (médiatrice), s’apprête à publier un rapport dévastateur : selon des fuites dans la presse, elle demandera à Zuma de rembourser une partie des dépenses, notamment la construction d’une piscine.

La famille de Zuma a aussi bénéficié des largesses des Gupta, une riche famille indienne qui semble aujourd’hui avoir tous les droits, y compris celui de faire atterrir un Airbus transportant des invités à un mariage sur l’aéroport militaire de Pretoria, réservé aux chefs d’Etat. Un scandale parmi d’autres.

Incapable de mettre en place une politique économique crédible, Zuma est aussi apparu impuissant lors de la crise dans le secteur minier, où l’Union nationale des mineurs, le syndicat allié à l’ANC, est menacée par l’apparition d’une nouvelle organisation. l’AMCU (Association des mineurs et syndicat de la construction). La rivalité syndicale a donné lieu à une répression violente (34 morts en août 2012), qui a eu des effets dans l’ensemble de l’économie, déstabilisée par la surenchère dans les revendications salariales. Depuis six mois, le rand a subi une forte chute, alors que les fonds étrangers fuient l’Afrique du Sud.

Le décès de Mandela ne devrait toutefois pas avoir de conséquences sur la vie politique, à l’approche des élections d’avril 2014. Depuis près d’une décennie, le vieux sage n’intervenait plus dans le jeu politique. « Même s’il était sans doute en désaccord avec l’évolution de l’ANC, il est resté fidèle au parti, comme tous ceux de son époque, explique Adam Habib. La nouvelle génération est plus indépendante. »

Malgré les affaires de corruption, le président Jacob Zuma est assuré d’être reconduit pour un second mandat. « S’ils s’opposent au parti au pouvoir, les pauvres ont peur de perdre les aides sociales, explique Mamphela Ramphele, une intellectuelle noire qui a lancé, le 22 juin, un nouveau parti politique. Les hommes d’affaires, eux, ont peur de mettre en péril leur business ou leur carrière. » L’Alliance démocratique, le principal parti d’opposition de Hellen Zille, n’est pas encore parvenue à se débarrasser de son image de « parti des Blancs ».

Malgré le désenchantement, l’ANC, elle, entend bien capitaliser sur la ferveur nationale suscitée par le décès de Nelson Mandela pour renforcer son prestige.

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