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Pentagon leaks : les secrets explosifs qui embarrassent Washington

vendredi 19 mai 2023, par anonyme (Date de rédaction antérieure : 19 mai 2023).

Des figures aussi emblématiques qu’Edward Snowden, Chelsea Manning ou Daniel Ellsberg étaient motivés par le désir d’informer le public des agissements inavouables du gouvernement américain – que l’on parle de l’espionnage de masse et illégal des citoyens par la NSA, des crimes de guerre de l’armée en Irak ou des mensonges des administrations successives pour prolonger la guerre du Viêtnam, que le Pentagone savait perdue d’avance.

À chaque fois, ces lanceurs d’alertes ont transmis leurs informations à des médias capables de toucher le grand public (le New York Times, le Washington Post, le Guardian ou Wikileaks), qui leur ont assuré une certaine protection.

Mais comme Jack Teixeira n’est pas passé par eux, la presse américaine a contribué à tarir prématurément la source des révélations. D’abord en informant le public de son existence, puis en concourant à lever son identité et à conduire, potentiellement, à son arrestation. Au risque de décourager de futurs lanceurs d’alertes.


Pentagon leaks : les secrets explosifs qui embarrassent Washington

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15 mai 2023

Politicoboy

Quelques centaines de documents classifiés du ministère américain de la Défense se sont retrouvés sur les réseaux sociaux avant d’être massivement diffusés. En termes d’ampleur et de sensibilité, il s’agit de la plus grosse fuite depuis les révélations de Chelsea Manning sur les crimes de guerre américains en Irak, diffusées par Wikileaks en 2013. Parmi les divulgations importantes figurent de nombreuses informations sur le conflit ukrainien, les méthodes américaines d’espionnage et l’analyse de leurs services sur de nombreux dossiers allant du Moyen-Orient à la Corée du Sud. Sur l’Ukraine, ils écornent plusieurs éléments du récit officiellement défendu par Washington.

Tout est remarquable dans cette affaire : l’origine de la fuite, le profil de la source, la réponse de la presse américaine et le contenu des documents.

Un «  lanceur d’alerte  » atypique

Jack Teixeira est un soldat de première classe de 21 ans affecté à la cybersécurité de la 102e brigade du renseignement de l’armée de l’air, basé à Cape Cod (Massachusetts). Ses prérogatives de technicien informatique lui conféraient un niveau élevé d’accès aux documents secret-défense, malgré son manque d’expérience.

Ce «  lanceur d’alerte  » n’a pas grand-chose en commun avec ses illustres prédécesseurs. Des figures aussi emblématiques qu’Edward Snowden, Chelsea Manning ou Daniel Ellsberg étaient motivés par le désir d’informer le public des agissements inavouables du gouvernement américain – que l’on parle de l’espionnage de masse et illégal des citoyens par la NSA, des crimes de guerre de l’armée en Irak ou des mensonges des administrations successives pour prolonger la guerre du Viêtnam, que le Pentagone savait perdue d’avance. À chaque fois, ces lanceurs d’alertes ont transmis leurs informations à des médias capables de toucher le grand public (le New York Times, le Washington Post, le Guardian ou Wikileaks), qui leur ont assuré une certaine protection.

La presse américaine a contribué à tarir prématurément la source des révélations. D’abord en informant le public de son existence, puis en concourant à lever son identité et à conduire, potentiellement, à son arrestation. Au risque de décourager de futurs lanceurs d’alertes.

Teixeira ne rentre dans aucun de ces schémas. Pour commencer, il a fait fuiter ses informations dans un cadre semi-privé via le réseau social Discord, une application de discussion prisée par les adeptes de jeux vidéo. Sur au moins deux forums contenant quelques centaines de membres anonymes issus d’une vingtaine de pays différents, il débattait fréquemment de l’actualité militaire américaine et postait des photos de rapports destinés au haut commandement. Ces fuites, débutées en février 2022, ont été détectées par le Pentagone et la presse américaine à la fin mars 2023, lorsque les documents ont commencé à se répandre sur des boucles Telegram, Twitter et autres réseaux sociaux, bien au-delà du cercle initial.

Si les motivations de Teixeira restent floues, il semblerait qu’il ait d’abord agi pour impressionner les autres membres du forum. Pour la rédaction de The Intercept, spécialisée dans ce type de fuites, se contenter d’y voir un acte purement égoïste serait néanmoins une erreur. Jack Teixeira semble également animé par un désir d’informer ses lecteurs de «  ce qu’il se passe vraiment  ». On retrouve ainsi ce sentiment de frustration désabusée vis-à-vis du gouvernement américain et du flou qu’il entretient en matière de politique étrangère et d’engagement militaire (concernant les buts comme les moyens), partagé au sein d’une partie non négligeable de la population et des forces armées.

Cependant, le soldat de première classe ne souhaitait vraisemblablement pas que ses informations soient reprises dans la presse ni ne se vivait comme un lanceur d’alerte. Loin d’assumer ses actions, il aurait été repéré en partie à cause des recherches qu’il aurait lui-même effectuées dans la base de données du renseignement américain pour savoir si les enquêteurs disposaient d’une piste susceptible de l’identifier (sic).

Enfin, le profil de Teixeira ne semble pas plaider en faveur d’une démarche humaniste. Auteur de propos homophobes et racistes, fasciné par les armes à feu, il évoluait dans des sphères généralement associées à l’extrême droite. Pourtant, si son profil interroge sur les procédures internes de l’armée américaine, qui confie à des individus problématiques des informations très sensibles, cela ne justifie en rien l’attitude de la presse à l’égard du jeune homme.

La réponse problématique de la presse américaine

Le premier réflexe de la presse américaine, à commencer par le New York Times et le Washington Post, n’a pas été de vérifier l’authenticité des documents fuités, d’exploiter le contenu, de protéger la source ou de reprocher au ministère de la Défense certains faits problématiques qu’elle exposait, mais de chercher à révéler l’identité du lanceur d’alerte avec un zèle déconcertant. Soit l’exact opposé de l’attitude qu’elle aurait eue si la source était passée par un de ses journaux pour diffuser ces informations.

De même, l’intérêt démesuré porté au profil de Teixeira et l’acharnement de la presse à le déshumaniser contraste avec la couverture peu critique de ses révélations. Confrontés aux fuites, différents acteurs majeurs de la presse américaine (dont le Washington Post, et sa devise «  la démocratie meurt dans l’obscurité  ») ont insisté sur le fait qu’un État fonctionnel avait besoin de cacher des informations au public. Un point de vue pour le moins curieux de la part d’une profession censée incarner un contre-pouvoir face au gouvernement.

Ce comportement vindicatif peut s’expliquer de différentes manières. La source a d’abord été suspectée d’entretenir des liens avec la Russie, qui a instrumentalisé les fuites. Dans un premier temps, la presse a pu être exaltée par la recherche d’une taupe et la perspective d’un scoop s’inscrivant dans la défense des intérêts nationaux.

Or, malgré le coût humain désastreux et les perspectives d’évolutions militaires incertaines, la diplomatie occidentale ne semble pas intéressée par les négociations. Les documents révèlent ainsi que l’initiative diplomatique portée par Lula et balayée par l’OTAN avait été accueillie favorablement par le ministre russe des Affaires étrangères.

Certaines révélations sont embarrassantes pour l’administration Biden, ses alliés et la politique étrangère américaine. De plus, certains documents militaires (cartes, positions des forces, nature des équipements…) sont stratégiquement dommageables pour l’Ukraine. La presse américaine mainstream, on le sait, est acquise à la politique étrangère de Washington – lorsqu’elle ne la trouve pas trop timide. Comme au temps de l’entrée en guerre contre l’Irak, il est rare de trouver des critiques majeures de l’approche belliciste et interventionniste typiquement adoptée par Washington. Enfin, ces titres de presse dépendent largement de leurs bonnes relations avec leurs sources anonymes au sein du ministère de la Défense et des agences de renseignement. Défendre ces institutions est peut-être une manière de rester en bons termes avec leurs membres. Mais ce faisant, la presse américaine a contribué à tarir prématurément la source des révélations. D’abord en informant le public de son existence, puis en concourant à lever son identité et à potentiellement conduire à son arrestation. Au risque de décourager de futurs lanceurs d’alertes.

Joe Biden a minimisé la portée des fuites, tandis que Politico rapportait qu’un vent de panique avait frappé le Pentagone. Le ministère de la Défense a insisté sur le fait que ces informations sensibles « n’avaient rien à faire dans la sphère publique  » et certains membres du renseignement ont estimé que la nature particulièrement récente de certains rapports faisait de cette fuite une affaire «  plus grave que les révélations de Snowden  ». Mais comme le note The Intercept, «  les agences gouvernementales ont tendance à dramatiser la portée des fuites  » alors que celles-ci sont clairement dans l’intérêt du public ou sans conséquence sur la sécurité des États-Unis.

Sur l’Ukraine, les informations officieuses remettent en cause le discours officiel

Les principales révélations contenues dans les documents traitent du conflit ukrainien. Elles écornent le récit véhiculé par les médias occidentaux et la Maison-Blanche sur le déroulement de la guerre. Tout d’abord, l’image renvoyée de l’armée ukrainienne apparaît quelque peu différente de celle proposée à l’opinion. L’état-major américain juge que l’offensive d’été tant attendue et pour laquelle les pays occidentaux ont fourni de nombreux armements aura peu de chance de permettre des gains territoriaux significatifs. L’armée ukrainienne est décrite comme en manque cruel de munitions antiaériennes, et plus généralement sous-équipée. On est loin des discours portant sur la reconquête potentielle de la Crimée, bien que l’armée russe soit encore plus clairement décrite comme épuisée et ayant souffert de pertes catastrophiques parmi ses unités d’élite.

Les documents font également état des pertes ukrainiennes, jusqu’ici jalousement tenues secrètes. Selon les estimations du Pentagone, elles seraient de 124 500 à 131 000 militaires hors de combat dont 15 500 à 17 500 tués, contre respectivement 189 500 à 223 000 et 35 500 à 43 000 côté russe. Des chiffres significativement plus importants que le décompte officiel ukrainien. La bataille de Bakhmout aurait eu un coût humain élevé malgré le manque d’intérêt stratégique. Défendre la ville était déconseillé par l’état-major américain, mais fut décidé par l’Ukraine pour des raisons de politique intérieure.

Les documents révèlent aussi la présence d’une centaine de diplomates américains en Ukraine et de quelques dizaines de membres des forces spéciales américaines, britanniques et françaises. Si le nombre évoqué paraît dérisoire, il contredit les versions officielles des gouvernements concernés.

Loin de son image de leader prudent et stoïque, Zelensky dévoilerait « des instincts agressifs » et se montrerait « plus audacieux » en privé, selon le Washington Post. Les documents révèlent ainsi que le président ukrainien propose des frappes militaires sur le territoire russe (contrairement à ses engagements envers ses alliés de l’OTAN), l’occupation de villes russes pour « acquérir un levier face à Moscou »… et qu’il a envisagé de saboter l’oléoduc qui alimente la Hongrie – État-membre de l’Alliance atlantique – en pétrole russe, ce qui entraînerait la « [destruction] de l’industrie hongroise ».

Le conflit s’étend également au Moyen-Orient, l’Ukraine ayant envisagé des attaques contre des forces russes en Syrie. Plus généralement, les tensions avec la Russie augmenteraient le risque de conflit entre Israël et l’Iran, tandis que de nombreuses puissances régionales alliées de Washington jouent un double jeu, selon les rapports rendus publics par Teixeira.

Les documents décrivent ainsi un monde de plus en plus multipolaire, où le conflit ukrainien trace de nouvelles lignes de fracture et illustre la volonté d’indépendance de nombreuses nations en termes de politique étrangère.

Plus inquiétant, les documents nous apprennent l’existence d’un accident militaire au potentiel dévastateur entre la Russie et la Grande-Bretagne. Un chasseur de l’armée de l’air russe ayant mal compris le message de son commandement a tiré un missile sur un avion de reconnaissance stratégique britannique emportant plusieurs dizaines d’officiers à bord. Sans un dysfonctionnement providentiel du missile, l’avion aurait été abattu. Ce qui aurait constitué un acte de guerre susceptible de forcer l’OTAN à prendre une part bien plus active dans le conflit. Ce type d’erreur aux conséquences potentiellement dévastatrices risque de se multiplier avec l’enlisement du conflit.

Or, malgré le coût humain désastreux et les perspectives d’évolutions militaires incertaines, la diplomatie occidentale ne semble pas intéressée par les négociations. Les documents révèlent ainsi que l’initiative diplomatique portée par Lula et balayée par l’OTAN avait été accueillie favorablement par le ministre russe des Affaires étrangères.

Mises bout à bout, ces «  révélations  » remettent quelque peu en questionle discours occidental officiel, qui semble exagérer les chances de victoires ukrainiennes tout en minimisant le coût humain et le risque d’escalade au-delà de l’Ukraine pour justifier son refus d’envisager sérieusement des négociations.

Alliés et adversaires espionnés : les capacités impressionnantes du renseignement américain

Depuis les révélations d’Edward Snowden sur la NSA, la toute-puissance du renseignement américain n’a plus grand-chose de surprenant. Néanmoins, cette nouvelle fuite confirme de nombreux soupçons quant aux pratiques et aux capacités d’espionnage US. En premier lieu, personne ne semble épargné : le secrétaire général de l’ONU et différents alliés des États-Unis font l’objet d’espionnage dans les documents cités (dont les dirigeants ukrainiens, de la Corée du Sud, de l’Égypte, des monarchies du Golf et d’Israël). On s’en doutait également, Washington dispose d’un accès aux conversations tenues par les dirigeants russes et a infiltré les plus hautes sphères du commandement.

Et c’est peut-être là le plus embarrassant pour les États-Unis : les documents risquent de compromettre certaines sources, méthodes ou technologies employées pour obtenir les informations contenues dans les rapports. Ils donnent également accès à la compréhension américaine des négociations entre l’Arabie Saoudite et le Yémen pour mettre fin au conflit, aux projets de livraisons d’armes de différents pays à l’Ukraine ou à la Russie, souvent en contradiction avec leurs déclarations officielles. Ils mentionnent l’existence d’un pacte potentiel entre les Émirats arabes unis et le renseignement russe pour agir contre les agences américaines et britanniques dans la région et livrent des détails sensibles sur les capacités militaires chinoises et taïwanaises. Les agissements de la société de mercenaires russes Wagner en Afrique et Haïti sont également détaillés, parmi d’autres informations.

Les documents décrivent ainsi un monde de plus en plus multipolaire, où le conflit ukrainien trace de nouvelles lignes de fracture et illustre la volonté d’indépendance de nombreuses nations en termes de politique étrangère. L’appui de l’Europe à l’Ukraine y est ainsi critiqué comme de la co-belligérance, y compris par le secrétaire général de l’ONU.

D’intérêt public  ?

Le paradoxe de ces fuites est illustré par le traitement médiatique qui lui a été réservé outre-Atlantique. La presse «  mainstream  » a d’abord traqué la source de ces informations et contribué à son discrédit sans recueillir la version de l’intéressé. Mais elle a ensuite repris à son compte de nombreuses informations contenues dans les documents, les jugeant d’intérêt public. L’hypocrisie de la démarche n’est pas sans rappeler les réactions de la sphère politique. Si l’aile trumpiste du Parti républicain a qualifié Jack Teixeira de «  lanceur d’alerte  » et de «  héros américain  », l’administration démocrate l’a arrêté et inculpé pour espionnage. C’est pourtant bien Trump qui a lancé la procédure d’extradition contre Julian Assange, que Joe Biden n’a pas remise en question. Des décisions facilitées par le manque de combativité de la presse pour protéger les lanceurs d’alertes ou jouer son rôle de contre-pouvoir.

Le paradoxe s’étend au Pentagone et à l’administration Biden, qui ont aussi bien qualifié ces fuites de «  gravissimes  » qu’estimé que ce n’était «  pas la fin du monde  ». D’un côté, il peut paraître surprenant qu’un individu potentiellement instable et aussi jeune que Jack Teixeira ait eu accès à des documents aussi sensibles. De l’autre, le ministère de la Défense américain est connu pour sa propension à classifier des documents pour un oui ou pour un non. De nombreuses informations révélées par cette fuite ne font que confirmer des choses déjà connues ou fortement pressenties. D’autres, comme l’accident impliquant l’avion britannique et le chasseur russe ou les estimations de pertes miliaires ukrainiennes, auraient dû être rendues publiques depuis longtemps. Une chose semble évidente : les informations contenues dans ces fuites alimenteront différentes enquêtes journalistiques dans les mois et années qui viennent, tout en permettant d’éclairer certains développements.

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