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COP 28 - Apartheid hydrique et colonialisme vert en Palestine

mercredi 29 novembre 2023, par anonyme (Date de rédaction antérieure : 29 novembre 2023).

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29 novembre 2023

Assawra

Un agriculteur palestinien montre une conduite d’eau qui a été bloquée avec du béton par les autorités israéliennes dans la région d’Al-Hijreh près du village de Dura à l’ouest d’Hébron en Cisjordanie occupée, le 24 août 2023 - Hazem Bader/AFP

L’actualité dramatique liée à la guerre à Gaza et l’organisation de la COP 28 à Dubaï se télescopent. Elles révèlent les mécanismes par lesquels les politiques énergétiques soi-disant « vertes » servent aussi le colonialisme israélien. L’enjeu hydrique et les énergies renouvelables constituent dès lors un levier en vue d’une éco-normalisation qui mérite d’être abordée de façon critique.

« Je ne vais pas fournir de l’électricité et de l’eau à mes ennemis », a affirmé Naftali Bennett, ancien premier ministre israélien d’extrême droite, au présentateur de SkyNews qui l’interrogeait sur le sort des bébés dans les incubateurs et des patients sous assistance respiratoire si Israël coupait définitivement l’électricité et le carburant à Gaza.

Bennett, un sioniste zélé qui prône l’annexion de la Cisjordanie à Israël en violation du droit international, s’est emporté ce 12 octobre 2023 lorsque le journaliste a insisté sur le lourd bilan humain du côté palestinien. C’est alors qu’il a demandé si Londres, dans sa riposte aux nazis pendant la seconde guerre mondiale, avait pensé aux civils en bombardant la ville allemande de Dresde. Si l’interview a permis une fois de plus à Bennett d’afficher sa haine viscérale envers les Palestiniens, qu’il compare aux nazis, elle symbolise combien l’eau et l’énergie sont des armes aussi meurtrières que les bombes. Elles constituent en effet des outils stratégiques dans l’oppression et la dépossession des Palestiniens depuis la Nakba et la fondation d’Israël en 1948.

GREENWASHING ISRAÉLIEN

Le discours public en Israël a volontiers décrit la Palestine d’avant 1948 comme un désert vide et desséché, devenu une oasis prospère après la création de l’État d’Israël. Il contribue à dissimuler par ce biais ses crimes de guerre contre le peuple palestinien, se faisant passer pour un pays vert et avancé, au milieu d’un Proche-Orient violent et aride. Son expertise dans les domaines de l’agroalimentaire, du reboisement, des solutions liées à l’eau et des technologies d’énergies renouvelables est utilisée comme un élément clé de ses efforts et fonde un discours de greenwashing à l’échelle mondiale.

Depuis la signature des accords d’Abraham avec les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Maroc et le Soudan en 2020, l’affirmation de la supériorité environnementale d’Israël sur le reste du Proche-Orient (et de l’Afrique du Nord) s’est renforcée. Ces accords de normalisation conclus sous l’égide des États-Unis visent également à renforcer les relations de normalisation — déjà existantes — avec d’autres pays arabes qui ne font pas officiellement partie de l’accord, notamment ceux qui n’ont pas encore officialisé leurs relations de longue date avec Israël, comme l’Arabie saoudite et Oman, et ceux qui l’ont déjà fait, comme l’Égypte et la Jordanie. Cette coalition d’États arabes formée autour des accords d’Abraham s’est engagée à renforcer sa collaboration avec Israël sur des questions liées à la sécurité, l’économie, la santé, la culture et l’environnement, entre autres. Au cours des deux dernières années, dans le cadre de ces accords, Israël et les États arabes concernés ont signé un certain nombre de protocoles d’entente pour mettre en œuvre des projets environnementaux communs dans les domaines des énergies renouvelables, de l’agro-industrie et de l’eau.

Les soi-disant projets de collaboration respectueux de l’environnement entre Israël et les États arabes représentent une forme d’éco-normalisation. Celle-ci peut être définie dans le contexte proche-oriental comme le recours à « l’environnementalisme » pour blanchir et normaliser l’oppression israélienne et les injustices environnementales qui en résultent dans le monde arabe et ailleurs. En fait, la normalisation entre le Maroc et Israël en décembre 2020 est le fruit d’un accord entre deux puissances occupantes facilité par leur patron impérial (les États-Unis sous Donald Trump), par lequel Israël et les États-Unis reconnaissent également la souveraineté du Maroc sur le territoire contesté du Sahara occidental. Depuis lors, les investissements israéliens et les accords annoncés au Maroc dans divers domaines se sont intensifiés, notamment dans l’agroalimentaire et les énergies renouvelables.

A GAZA, LA DESTRUCTION DU SECTEUR AGRICOLE

Le 8 novembre 2022, lors de la Conférence des Nations unies sur le climat à Charm El-Cheikh (COP 27), la Jordanie et Israël ont signé un protocole d’accord avec le soutien des Émirats arabes unis afin de poursuivre une étude de faisabilité pour deux projets interconnectés appelés Prosperity Blue et Prosperity Green. Selon les termes de l’accord, la Jordanie achètera 200 millions de mètres cubes d’eau par an à une station israélienne de dessalement d’eau de mer qui sera construite sur la côte méditerranéenne (Prosperity Blue). La station de dessalement utilisera l’énergie produite par une centrale solaire photovoltaïque de 600 mégawatts qui sera implantée en Jordanie (Prosperity Green) par Masdar, une entreprise publique émiratie spécialisée dans les énergies renouvelables. Les parties à l’accord ont l’intention de présenter des mesures plus concrètes concernant la mise en œuvre de ces projets lors de la COP 28 tenue aux Émirats arabes unis.

Derrière la rhétorique bienveillante de Prosperity Blue, Israël dissimule son rôle actif dans le pillage des eaux palestiniennes et arabes. Au lieu de s’approprier et de commercialiser l’eau en la vendant à la Jordanie, Israël devrait cesser de monopoliser les ressources existantes et rendre à la Jordanie la part qui lui revient. Or, par le biais de Prosperity Blue, Israël nie sa responsabilité dans la pénurie d’eau qui frappe la Jordanie, et prétend lui offrir des solutions, se positionnant ainsi comme une puissance régionale en matière de gestion de l’eau et de protection de l’environnement.

Mekorot, un acteur majeur du dessalement de l’eau en Israël, se positionne comme un leader mondial en matière de solutions environnementales, en partie grâce au discours de greenwashing d’Israël. L’argent que Mekorot génère avec ses opérations finance sa pratique, ainsi que celle du gouvernement israélien, de l’apartheid de l’eau contre le peuple palestinien. En plus d’usurper le Jourdain, Mekorot joue un rôle important dans la construction des infrastructures hydrauliques de l’apartheid israélien, puisqu’elle contrôle la plupart des ressources en eau palestiniennes en Cisjordanie et les détourne vers les colonies israéliennes illégales.

La même histoire se produit dans la bande de Gaza assiégée, où, depuis des décennies, Israël détruit le secteur agricole. Depuis 2007, le blocus de Gaza a restreint l’accès des agriculteurs palestiniens à leurs terres agricoles et a exacerbé la grave crise de l’eau dans la bande.

UN MOYEN DE DÉPOSSESSION

Quelques mois avant la COP 27, en août 2022, la Jordanie a rejoint le Maroc, les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite, l’Égypte, le Bahreïn et Oman en signant un protocole d’accord avec deux entreprises israéliennes du secteur de l’énergie, pour mettre en œuvre des projets d’énergie renouvelable dans ces pays. Enlight Green Energy (ENLT) et NewMed Energy, les deux entreprises israéliennes impliquées dans cet énorme projet, lanceront, financeront, construiront, développeront et exploiteront des centrales d’énergie renouvelable dans les pays arabes concernés.

Ces projets « verts » prévoient la production d’énergie éolienne et solaire et le stockage d’électricité. Ils alimentent directement le discours faisant d’Israël un pays à la pointe des technologies en matière d’énergie renouvelable. Mais ils oblitèrent le fait que ces innovations sont fondées sur un colonialisme énergétique vert en Palestine et sur le plateau du Golan. Ils ignorent le fait que la bande de Gaza, située non loin des champs gaziers Leviathan et Tamar, vit dans l’obscurité depuis des années en raison de l’interdiction par Israël du plein accès des Gazaouis à l’électricité.

Plus généralement, le cas israélien incarne le colonialisme vert, c’est-à-dire l’extension des relations coloniales de pillage et de dépossession (ainsi que la déshumanisation de l’autre) à l’ère des énergies renouvelables. Ce processus est accompagné d’un déplacement des coûts socio-environnementaux vers les pays et les communautés périphériques, donnant la priorité aux besoins énergétiques d’une région du monde plutôt qu’à une autre. Le statu quo persiste, mais avec des sources d’énergie différentes, passant des combustibles fossiles à l’énergie verte. Les modèles mondiaux de production et de consommation à forte intensité énergétique sont maintenus et les structures politiques, économiques et sociales qui génèrent les inégalités, l’appauvrissement et la dépossession demeurent intactes.

Ce mécanisme est évident dans les projets orientés vers l’exportation tels que Desertec, Xlinks, TuNur et les projets d’hydrogène vert prévus en Afrique du Nord. Il constitue une facette du colonialisme israélien, devenant un moyen de dépossession. Avec l’exacerbation des crises climatique et énergétique, le processus n’est pas neutre. Il induit une dépendance énergétique, technologique et aquifère des pays arabes, avec pour conséquence de reléguer la question palestinienne tout en entravant les stratégies de transition agricole et énergétique juste en Palestine, inextricablement liée à la lutte palestinienne pour l’autodétermination.

Orient XXI du 29 novembre 2023
Manal Shqair - Militante palestinienne pour le climat et doctorante en sociologie à l’université Queen Margaret, en Écosse.
Hamza Hamouchene - Chercheur et militant algérien basé à Londres. Il est actuellement coordinateur du programme Afrique du Nord au Transnational Institute (TNI).
Hafawa Rebhi - Journaliste tunisienne indépendante spécialisée dans les questions environnementales.

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