Le milliardaire anti-écolo Bernard Arnault achète « Challenges » et deux journaux scientifiques
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Publié le 4 novembre 2025 à 16h16
Modifié le 6 novembre 2025 à 10h13Laury-Anne Cholez
Bernard Arnault, PDG de LVMH, à l’assemblée générale des actionnaires le 17 avril 2025. - © Thibaud Moritz / AFP
Le groupe LVMH de Bernard Arnault va devenir entièrement propriétaire du magazine économique « Challenges » et des revues « Sciences et Avenir » et « La Recherche ». Les salariés craignent de voir leur indépendance s’envoler.
Bernard Arnault, le nouveau milliardaire croquemitaine des médias, s’apprête à engloutir le magazine économique Challenges ainsi que les revues Sciences et Avenir et La Recherche. En 2020, il était déjà entré au capital de ces médias à hauteur de 40 %. D’ici la fin de l’année, il deviendra l’actionnaire majoritaire de ces trois titres car Claude Perdriel, le patron actuel, souhaite passer la main.
« Claude Perdriel a 99 ans et commence à sentir les effets de l’âge. Il a décidé de vendre l’ensemble des titres à Bernard Arnault, qui n’attendait que cela. C’est surtout “Challenges” qui l’intéressait, car cela fait quelques années qu’il était chatouillé par le numéro du classement des personnalités les plus riches. Il n’aime pas voir sa tête en couverture », rapporte Florence Leroy, journaliste chez Sciences et Avenir et membre du comité social et économique des éditions Croque Futur, qui chapeautent les trois médias.
Défense de « l’économie libérale » et du « monde de l’entreprise »
Cette situation inquiète les salariés. Dans un communiqué publié le 29 octobre, les sociétés des journalistes dénoncent « une forme de brutalisation » de leur futur patron.
En cause, les méthodes de Nicolas Beytout, actuel directeur de L’Opinion et dépêché comme négociateur dans cette affaire. Durant la réunion avec les représentants du personnel, il a été « cassant et même parfois méprisant », rapporte Florence Leroy. Il a clairement énoncé qu’il ne respecterait pas la charte du magazine adoptée en 2013 qui acte une ligne éditoriale tournée vers « l’économie sociale de marché, avec ses corolaires — la défense d’une économie ouverte, humaniste et de progrès ».
Une position incompatible avec les convictions très libérales du patron du groupe de luxe LVMH, qui s’est encore tout récemment prononcé contre la taxe Zucman — qui vise à taxer les plus hauts patrimoines — rappelle La Lettre.
Risque de censure
Challenges va devoir défendre « l’économie libérale » et « le monde de l’entreprise », a assuré Nicolas Beytout, selon le communiqué des journalistes. « C’est le mot “social” qui coince. On risque de devenir un outil de propagande au service du grand patronat et des intérêts du groupe de luxe. Alors qu’aujourd’hui, nous sommes dans un média non partisan qui respecte le pluralisme des opinions, dans lequel on donne la parole à tout le monde », poursuit Delphine Déchaux, présidente du bureau de la SDJ de Challenges.
Dans son communiqué, les sociétés des journalistes (SDJ) interprètent cette démarche comme « une volonté de reprise en main idéologique de la rédaction par le futur acquéreur, en violation de sa charte ». « Il y a un risque de censure de tout ce qui déplaît », redoute Delphine Déchaux.
« Une volonté de reprise en main idéologique de la rédaction »
Elles s’inquiètent aussi pour « l’avenir de [leurs] titres scientifiques » Sciences et Avenir et La Recherche. Dans la perspective du rachat, les journalistes avaient demandé à Claude Perdriel la signature d’une charte d’indépendance rédactionnelle similaire à celle de Challenges. Refusée.
L’Association des journalistes scientifiques de la presse d’information (AJSPI) a également publié un texte dans lequel elle apporte son soutien aux journalistes face à la menace pesant sur « l’indépendance éditoriale et l’éthique de ces magazines scientifiques emblématiques ». Si Bernard Arnault ne semble pas vouloir mettre son nez dans les affaires de ces deux médias, ses journalistes ne se font pas d’illusion.
Des prochaines semaines décisives
« J’ai publié un édito autour de la sobriété où je disais qu’il ne fallait pas trop attendre des nouvelles technologies. Je ne sais pas si je pourrai continuer à faire ce type d’édito à l’avenir. J’ai peur qu’on ne parle que de technosolutionnisme, qu’on occulte les résultats des recherches en sciences humaines et sociales », dit à Reporterre Florence Leroy.
Les prochaines semaines seront donc décisives. « On va se battre pour préserver un maximum de garanties sur l’indépendance de nos journaux et sur les aspects sociaux, même si pour le moment on nous a dit que les emplois seraient préservés », précise Florence Leroy.
« Notre prochain comité éditorial se réunira le 13 novembre. Nous restons très mobilisés pour défendre les positions de notre journal et continuer d’appliquer notre charte », renchérit Delphine Déchaux.
Face aux inquiétudes des journalistes, Claude Perdriel a tenté de défendre Bernard Arnault. « Il ne faut pas lui faire de procès. Il a accepté de devenir actionnaire minoritaire il y a quatre ans et demi. Depuis, il participe à toutes les augmentations de capital sans rien me demander en échange. Il aime le journal, il en est lecteur, il le défend », rapporte Libération.
Ingérences éditoriales
Pourtant, Bernard Arnault adore se mêler de la ligne éditoriale des journaux dont il est propriétaire. Le 21 mars, le directeur de la rédaction des Échos avait été limogé pour avoir publié des articles ayant déplu au milliardaire. La société des journalistes du quotidien s’était indignée de « cette éviction brutale » et avait lancé une grève des journalistes.
En septembre 2024, le milliardaire avait personnellement envoyé une liste de sept médias à qui les journalistes de ses différents groupes avaient « interdiction absolue de parler », comme le révélait La Lettre. Ses cibles : des titres indépendants ou d’investigation comme Mediapart ou Le Canard enchaîné.
En janvier 2022, le milliardaire avait été auditionné par le Sénat sur son empire médiatique. Il avait tenté de démentir ses tentatives d’influence tout en déclarant : « Si “Les Échos” devaient défendre demain l’économie marxiste, je serais quand même extrêmement gêné. Il faut quand même qu’il y ait des garde-fous. »
Lorsqu’il sera pleinement propriétaire de Challenges, Bernard Arnault possédera une grande partie des titres économiques de notre pays : des Échos en passant par Investir, La Lettre de l’expansion et L’Agence économique et financière. Capital et La Tribune lui échapperont encore. C’est qu’ils appartiennent déjà à d’autres milliardaires : Vincent Bolloré pour le premier et Rodolphe Saadé pour le second.
