Salut Do,
Au fond, il s'agit encore et toujours du phénomène de diversion.
"Les faits divers font diversion" écrivait le sociologue Pierre
Bourdieu (1) dans les années 90 dans un texte ciblant la télévision. Il évoquait
les prestidigitateurs, dont un "principe élémentaire consiste à attirer
l'attention sur autre chose que ce qu'ils font" et "les faits omnibus, qui
sont de nature à intéresser tout le monde... ne doivent choquer personne, qui
sont sans enjeu, qui ne divisent pas, qui font le consensus, qui intéressent
tout le monde mais sur un mode tel qu’ils ne touchent à rien
d'important."
Bourdieu ajoutait "Le fait divers, c'est cette sorte de denrée
élémentaire, rudimentaire, de l'information qui est très importante parce
qu'elle intéresse tout le monde sans tirer à conséquence et qu'elle prend du
temps, du temps qui pourrait être employé pour dire autre chose."
Ici le - certes dramatique et regrettable- assassinat marseillais relève
toutefois du fait divers, opportunément relevé par les politiciens au niveau
d'une cause nationale, histoire d'occuper les pages d'infos (papier, radio,
tv,web...) , d'occuper le cerveau des gens qui ne pensent pas, et celui des gens
qui pensent - la preuve on est tous là en train de passer du temps
là-dessus...
Les victimes du narcotrafic en France : 110 morts en 2024, 139 morts en
2023 : on en avait jamais autant parlé que maintenant et on aurait pu croire que
les statistiques sont plutôt encourageantes non ?
Le "fait divers" a grandi avec l'expansion de la presse quotidienne -
et du lectorat - à la fin du 19e siècle. L'historien Gérard Noiriel (2) relève
par exemple que, suite aux grandes grèves des années 1880, et malgré le fait que
la violence ait été abandonnée par les mouvements collectifs et individuels :
"Bien que les statistiques prouvent le contraire, le fait-diversion de
l'actualité eut pour autre conséquence de persuader les Français que le monde
dans lequel ils vivaient était de plus en plus violent. Néanmoins les élus
dépendant de leurs électeurs, ils furent contraints d'afficher leur fermeté. Loi
du 27 mai 1885 sur la "relégation des récidivistes" imaginée par les
opportunistes pour traiter le problème du vagabondage... provoqua un déplacement
de l'acte criminel au criminel lui-même. Des dizaines de milliers de personnes
sont déportés en Guyane et Nouvelle Calédonie..."
Le "fait diversion" contribue à créer un état d'esprit. Maitrisé par les
prestidigitateurs dont parlait Bourdieu, il procède d'une "pensée magique"
permettant de transformer des individus réels en personnages typiques, rendant
ainsi possible la catégorisation, le clivage, et la stigmatisation de
l'"Autre".
Au fait : allons-nous vers la fin du fait divers ? Le fait divers est
mort, vive le fait divers !
Aujourd'hui, les tenants du fait-divers, journalistes qui vivent des médias
"informationnels" temps réel, chaines d'infos en continu... s'auto-légitiment
cherchent à valoriser leurs médias et leur travail, et se regroupent façon
corpo.
Les voilà associés dans la Fabrique des "faits de société"' : ça fait plus
sérieux que "fait divers" non ? Et que vive la langue de bois ! Et ça leur
permet au passage de dézinguer la pensée de Bourdieu.
Deux témoignages de cette auto-légitimation glanés sur le web à l'occasion de
mes recherches pour écrire ce post :
C'est bien connu : « Nous ne consommons plus des oranges, mais de la vitalité
! » (3)
L'essentiel pour eux reste d'occuper l'espace et le temps médiatique, et de
détourner l'attention en la polarisant sur les thèmes que l'on veut. Et pour
nous à trouver - oui ils existent - les bons médias et les vrais journalistes,
tout en continuant à dénoncer le "Fait diversion" et ses valets.
(1) Pierre Bourdieu, Sur la télévision, Liber-Raisons d'agir, Paris, 1996
(2) : Gérard Noiriel, Une histoire populaire de la France : De la guerre de
Cent Ans à nos jours, éditions Agone, 2019
(3) : Aldous Huxley dans Retour au meilleur des mondes - cité dans
l'article wikipedia sur la Pensée magique https://fr.wikipedia.org/wiki/Pens%C3%A9e_magique