Reçu le 30 janvier 2025 De la par d’Annie Lacroix-Riz

PDF de l’article de Tal Bruttmann : http://mai68.org/spip3/IMG/pdf/Tal-…
Annie Lacroix-Riz Répond à Tal Bruttmann :
Monsieur,
J’ai lu dans Le Monde du 25 janvier 2025 votre interview sur Auschwitz et l’Armée rouge, de ton fort assuré, qui m’a sidérée par ses affirmations autant que pas ses non-dits. Vous y écrivez que l’armée soviétique a découvert Auschwitz par hasard et qu’elle n’en a tiré aucune information immédiate utile à la collectivité, à la différence des « Armées alliées », qui auraient seules dévoilé « les images qui ont constitué notre imaginaire du système concentrationnaire nazi ». Autre source d’étonnement, on eût attendu l’expression « les autres armées alliées » quand vous évoquez, manifestement, les seules armées occidentales (« quand les armées alliées découvrent les autres camps, Mauthausen, Buchenwald et Ravensbrück »). C’est d’autant plus surprenant que vous évoquez la découverte d’Auschwitz, le 27 janvier 1945, par « les Alliés » : quels alliés non soviétiques, à cette date ?
Appartenant à une famille de juifs polonais, immigrés en France en 1919-1920 et frappés par les déportations à Auschwitz (où avait notamment été liquidé mon grand-père maternel, Benjamin Arbessmann) et sensible à la question, j’ai découvert dès l’enfance, une documentation abondante dans la bibliothèque des années 1950 (je dis bien mille neuf cent cinquante) de Mariette Hara, une amie de mes parents, déportée là-bas. Cette bibliothèque, bourrée de livres sur la déportation, ne provenait que d’URSS ou de pays de sa zone d’influence, les « pays alliés » occidentaux ne s’y intéressant absolument pas alors. Je puis vous le confirmer comme lectrice des manuels du secondaire, comme lycéenne puis comme enseignante (1971-1983). Vous connaissez sans doute le grand ouvrage de Peter Novick, The Holocaust in American Life, Boston, Houghton-Mifflin, 1999, très solidement étayé (et traduit), traitant de l’intérêt officiel très tardif (années 1960) porté par le gouvernement américain au génocide juif, intérêt directement lié à sa politique au Moyen-Orient. Vous savez sans doute aussi que l’indifférence mêlée d’hostilité des autorités américaines envers les prisonniers des camps, volontiers assimilés à des « judéo-bolcheviques », a suscité après mai 1945 des articles très critiques aux États-Unis, jusque dans la grande presse parfois (et cf. infra). Toutes choses assez bien connues jusque dans les années 1960-1980 (voir notamment David Wyman, The Abandonment of the Jews : America and the Holocaust 1941‑1945, New York, Pantheon Books, 1984), puis oubliées à la faveur de la tenace éjection de l’URSS de la Deuxième Guerre mondiale, dont elle avait été, je parle en tant que spécialiste, le principal protagoniste et le vainqueur militaire incontesté, au prix de pertes désormais estimées par David Glanz à 35 millions de morts. Il est évidemment déplorable, ne serait-ce que pour des raisons scientifiques, que cette exclusion soit désormais érigée vérité historique en « Occident », France incluse, sans rencontrer la moindre contestation dans les générations universitaires des 30-50 ans, pourtant apparemment très sensibles au génocide juif.
Par ailleurs, autre déporté proche, mon beau-père Albert Sefiha, revenu aussi d’Auschwitz, avait lui-même été évacué par les Allemands sur Buchenwald. Il m’a décrit, après 1968, une libération par des Soviétiques extrêmement attentifs à la survie des déportés compte tenu de leur état de famine et de maladie, les effectifs militaires comportant des médecins spécialistes. Il l’opposait à l’ignorance sur ces questions des militaires américains qui, à leur arrivée dans leur zone d’occupation, avaient laissé les déportés se nourrir à volonté et, disait-il, « tomber comme des mouches ». Lui-même racontait n’avoir échappé à l’hécatombe que parce que, si affamé qu’il fût, il n’avait pas été capable d’avaler, m’a-t-il dit, une nourriture salée-sucrée qui l’avait aussitôt écœuré (« du corned-beef étalé sur une tartine avec de la confiture »). La différence de comportement entre les libérateurs était notoire dans les milieux de déportés. Mon beau-père, très antisoviétique, en raison d’un soutien constant à la politique d’Israël qu’il reprochait à l’URSS de ne pas partager, ne pouvait être suspecté d’idéaliser les libérateurs soviétiques.
Je présume d’ailleurs que vous n’ignorez rien de l’antisémitisme notoire du très germanophile et très antisoviétique général Patton, dont il fut grandement question en 1945 dans la presse américaine, qui ressort d’un paragraphe de cette lettre rédigée le 4 octobre 1945, sur les « sous-hommes » des camps, juifs en tête : https://www.sothebys.com/en/buy/auc…, ou de l’information que diffusent des organisations juives américaines, dont celle auteure du lien : https://www.jewishvirtuallibrary.or…. Je vous épargne la bibliographie scientifique, énorme, américaine notamment.
Pourriez-vous me préciser quelles sources d’archives ont nourri votre affirmation que « les Alliés », tous les « Alliés », donc, Alliés soviétiques inclus, seraient « tombés sur des camps au gré de leur avancée, notamment vers Berlin » ? Qui avait été par « les Alliés » chargé de libérer Berlin ? Outre qu’il n’était que justice que le vainqueur militaire de la guerre assumât cette ultime étape du « Front de l’Est », les Alliés occidentaux préféraient que le coût, énorme en pertes, en fût assumé par lui. Les Soviétiques avaient en outre motif à connaître particulièrement le cas d’Auschwitz et à en situer l’emplacement sur leur carte militaire : le premier gazage au Zyklon B à Birkenau fut perpétré sur des prisonniers de guerre soviétiques qualifiés par leurs bourreaux allemands de « communistes fanatiques » en décembre 1941. La seule libération d’Auschwitz a soustrait des troupes à la marche sur Berlin et elle coûté des centaines d’hommes. Les Soviétiques seraient « tombés » par pur hasard sur ce camp, alors même qu’ils avaient libéré Maidanek en juillet 1944 et pris toute la mesure, pas seulement en haut lieu, de la réalité de ces camps ? Ils faisaient, comme il est d’usage, surtout pour les armées victorieuses, la guerre aussi à l’aide de cartes…
Ce que vous avez déclaré contredit formellement ce que j’ai appris depuis l’enfance et, plus encore, pu contrôler professionnellement, à maintes reprises, ensuite. J’ai vérifié que, même aujourd’hui en France, une simple recherche sur Internet permet de faire droit à la réalité historique argumentée d’une libération soviétique (exclusivement soviétique) des camps d’extermination de Pologne. Elle est donc accessible à des chercheurs de profession.
Il va de soi que j’attache une grande importance à votre réponse documentée, qui mérite, incontestablement, la même publicité que l’interview susmentionnée, très commentée dans les médias.
Bien cordialement,
Annie Lacroix-Riz, professeur émérite d’histoire contemporaine (Paris 7-Paris Cité)