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26 juillet 2025
Assawra
Le président a annoncé que la France reconnaîtra l’État de Palestine en septembre. Après avoir longtemps attendu des soutiens occidentaux et arabes, le chef de l’État a décidé d’avancer seul. Une annonce dont la portée dépendra notamment de la capacité de Paris à résister aux pressions israéliennes.
L’ampleur de la guerre génocidaire à Gaza a eu raison des hésitations d’Emmanuel Macron. Le président de la République a annoncé jeudi 24 juillet sa décision de reconnaître l’État de Palestine, qu’il actera officiellement à l’Assemblée générale des Nations unies fin septembre. « Ce faisant, la France voudra apporter une contribution décisive à la paix au Proche-Orient », a-t-il écrit dans une missive envoyée à Mahmoud Abbas, président de l’Autorité palestinienne, plus tôt dans la journée.
Pour la France, c’est un tournant historique. La question de la reconnaissance pleine de la Palestine comme État s’est posée à chaque président français depuis 1988, date d’une première vague internationale en ce sens. François Mitterrand, Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy l’ont fixée comme l’horizon soutenu par Paris sans franchir le pas ; François Hollande l’a promise avant son élection avant d’y renoncer pendant son quinquennat.
Emmanuel Macron lui-même a passé sept ans à tergiverser sur le sujet, s’en désintéressant même dans les grandes largeurs jusqu’aux attaques meurtrières menées par le Hamas le 7 octobre 2023 et à l’offensive israélienne qui a suivi. L’étendue des bombardements et des destructions dans la bande de Gaza l’a conduit à évoquer l’hypothèse une première fois en février 2024. Après un déplacement en Égypte au cours duquel il a rencontré des blessés et des humanitaires à la frontière palestinienne, il a fait un pas supplémentaire en avril 2025, déclarant qu’il « [irait] vers une reconnaissance ».
Depuis, plus rien sinon la promesse répétée que la France était « déterminée à reconnaître l’État de Palestine ». Sur le quand et le comment, en revanche, un flou régnait. Le report, fin juin, de la conférence franco-saoudienne censée entériner la décision avait fait craindre le pire quant à l’avenir de la reconnaissance. Tout paraissait devoir nourrir le pessimisme des observateurs : l’Arabie saoudite n’avait aucune intention de normaliser ses relations avec Israël – une condition de réciprocité d’abord imaginée par l’Élysée –, les États-Unis redoublaient d’efforts pour dissuader Paris…
Au creux de l’été, de façon inattendue, Emmanuel Macron, très critiqué jusque là pour sa complaisance avec Nétanyahou, a donc gravé sur le papier une décision et un calendrier. La France et l’Arabie saoudite publieront dans les prochains jours un plan pour le « jour d’après », fixant les conditions de gouvernance et de sécurisation de Gaza. Les 28 et 29 juillet, le ministre des affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, présidera avec son homologue saoudien une conférence sur le sujet. Enfin, si le chef de l’État s’en tient à son agenda, la reconnaissance formelle interviendra entre le 23 et le 27 septembre à New York.
Tout cela ne changera évidemment rien au quotidien des Gazaoui·es, en proie aux bombardements, à la famine et au nettoyage ethnique orchestrés par l’armée israélienne. C’était d’ailleurs l’argument de celles et ceux, au sein de l’appareil d’État, qui tentaient de convaincre Emmanuel Macron de ne pas faire cette annonce. « La reconnaissance, ça ne crée pas un État de Palestine, soufflait par exemple un conseiller de l’exécutif il y a plusieurs mois. Ça ne donnera rien de matériel aux Palestiniens, et surtout pas un État fonctionnel. »
Une décision saluée en Palestine
Le propos est factuel mais il omet une dimension majeure de l’initiative prise par Emmanuel Macron : son caractère symbolique. Si le président de la République tient son engagement, la France sera la première grande puissance occidentale, le premier pays du G7 à reconnaître l’État de Palestine. Venant, de surcroît, d’un membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, la décision aurait du poids. L’Espagne a déjà franchi le pas, il y a un an, mais la France veut croire qu’elle pèse davantage sur la scène internationale.
Hussein al-Sheikh, vice-président de l’Autorité palestinienne et successeur putatif de Mahmoud Abbas, a salué une décision qui « reflète l’engagement de la France pour le droit international et son soutien aux droits du peuple palestinien à l’autodétermination et à la création de [son] État indépendant ». En France, plusieurs personnalités politiques de gauche ont salué, à l’instar de l’Insoumis Jean-Luc Mélenchon, une « victoire morale ».
« C’est un grand moment d’émotion, reconnaît auprès de Mediapart la députée écologiste Sabrina Sebaihi, en première ligne sur le sujet. C’est une reconnaissance tardive qui redonne néanmoins à la France sa juste place dans le concert diplomatique, en faveur des opprimés. » Le socialiste Olivier Faure, quant à lui, a « salu[é] » sur X la décision présidentielle, tout en souhaitant, comme les autres figures de son camp, qu’elle s’accompagne de sanctions pour « stopper le génocide en cours ».
Ofer Bronchtein, président du Forum international pour la paix, exprime lui aussi son « soulagement ». « Il était temps !, soupire celui qu’Emmanuel Macron avait chargé d’une mission pour rapprocher les sociétés civiles palestinienne et israélienne. C’est une grande victoire pour le camp de la paix et pour, je l’espère, un avenir basé sur le respect et la dignité. La route vers une paix chaude sera longue et douloureuse, maintenant. »
C’est effectivement la suite qui interroge. Alors que périt jour après jour le peuple palestinien, le délai de deux mois entre l’annonce d’Emmanuel Macron et sa traduction en actes présente une part de risques pour la diplomatie française. Celui de l’anachronie n’est pas le dernier d’entre eux. « Ne faites pas de la reconnaissance de la Palestine une reconnaissance à titre posthume, lançait l’historien Vincent Lemire au chef de l’État sur RTL jeudi. Si vous attendez encore, vous finirez par reconnaître un cimetière. »
Londres, le facteur X
L’objectif d’une telle annonce en deux temps réside, pour l’Élysée, dans la capacité française à engranger des soutiens. Depuis des mois, en réalité, Emmanuel Macron essaie de construire le grand mouvement international qu’il imaginait : d’un côté, de grandes puissances occidentales qui accompagnent la France (le Royaume-Uni, le Canada…) et de l’autre, un geste des pays arabes vers la normalisation des relations avec Israël.
Le président de la République a fini par constater l’échec de son entreprise. La déclaration du 24 juillet apparaît dès lors comme un plan B. Puisque les négociations souterraines n’ont pas fonctionné, la France sort du bois seule pour enclencher le mouvement. « Maintenant, les autres ont deux mois pour se positionner », glisse une source diplomatique.
Les regards se tournent évidemment vers Londres, dont le ralliement constituerait une prise de choix. Emmanuel Macron a rendez-vous vendredi matin avec Keir Starmer, le premier ministre britannique, et le chancelier allemand Friedrich Merz pour en discuter. Faire bouger Berlin étant utopique, Paris mise tout sur le leader travailliste.
Le Quai d’Orsay suit avec attention les débats qui secouent la classe politique britannique sur le sujet. Et il ne lui a pas échappé que plusieurs membres du gouvernement Starmer l’appellent publiquement, ces jours-ci, à reconnaître l’État de Palestine. « Il faut le faire tant qu’il reste un État à reconnaître », a par exemple lancé Wes Streeting, ministre de la santé, mardi. Soixante parlementaires de la majorité ont signé un courrier en ce sens à Keir Starmer début juillet.
En revanche, contrairement à ce qu’ont de nouveau réclamé jeudi soir plusieurs élu·es de gauche, la France ne devrait pas prendre de sanctions contre le gouvernement israélien. À l’image de la position qu’elle a défendue lors de la récente réunion des ministres des affaires étrangères de l’Union européenne, qui a refusé toute mesure substantielle à l’égard du gouvernement de Benyamin Nétanyahou. Paris se rêve plutôt en architecte de l’après. Aux États-Unis la charge d’obtenir un cessez-le-feu entre Israël et le Hamas, incluant une période de soixante jours pour penser la suite. Au duo franco-saoudien la responsabilité de structurer le « day after » : démilitarisation du Hamas, sécurisation de Gaza par une force internationale, installation d’une gouvernance pérenne…
Dans le scénario imaginé par la diplomatie française, les deux mois de délai entre le post d’Emmanuel Macron et son discours à New York permettront à d’autres puissances de se positionner, dans le camp occidental mais aussi en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. « L’objectif est que notre plan soit endossé par les États de la région », martèle une source diplomatique.
Il en est un qui a déjà dit toute son hostilité à l’égard de la France : c’est Israël, dont le premier ministre Benyamin Nétanyahou a jugé que la décision d’Emmanuel Macron « récompens[ait] la terreur ». Son vice-premier ministre, Yariv Levin, a évoqué une « tache noire dans l’histoire de la France » et une « aide directe au terrorisme », tandis que le ministre de la défense, Israël Katz, a critiqué une « honte » et promis qu’Israël ne « permettrait pas la création d’une entité palestinienne ». Paris redoute, plus que la surenchère verbale du gouvernement israélien, des mesures de rétorsion de Tel-Aviv. Des sources officielles, citées dès le mois de mai par Le Figaro, adressaient par exemple à la France une menace simple : en cas de reconnaissance de la Palestine par Emmanuel Macron, Israël (qui le fait déjà, de fait) annexera les colonies de Cisjordanie. Loin de prendre ces menaces à la légère, le quai d’Orsay s’attend au pire ces prochains jours.
Derniers à réagir, les États-Unis ont dit vendredi rejeter « fermement » la décision française. Une position qui n’aura surpris personne à Paris : fidèle allié d’Israël, le président américain Donald Trump voit d’un très mauvais œil l’énergie déployée par la France pour la solution à deux États. Aucun membre de son administration ne sera présent à la conférence des 28 et 29 juillet, qui se déroule pourtant sur le sol américain. Et les pressions pourraient, de ce côté-là aussi, s’accentuer pour que personne ne soit tenté de suivre l’exemple français.
En novembre 2012, alors que la France hésitait à soutenir l’admission de la Palestine à l’ONU face aux réserves de Barack Obama, l’écrivain Stéphane Hessel avait décroché son téléphone pour joindre l’Élysée. « Je leur ai demandé de dire à François Hollande que c’est une situation où il ne faut pas se laisser impressionner par les Américains, avait raconté l’intellectuel et ancien diplomate à Mediapart. La situation à Gaza montre que c’est le moment ou jamais de montrer un peu de courage ! » Au bout du fil, deux conseillers de l’Élysée, dont un certain… Emmanuel Macron.
Ilyes Ramdani
Médiapart du 25 juillet 2025
