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Le lobby pro-Israël en France

samedi 2 août 2025, par anonyme (Date de rédaction antérieure : 2 août 2025).

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1er août 2025

Assawra

Zoran Mušič. – « Rien que la pierre », 1957 / ADAGP, Paris, 2025

Alors qu’Israël a transformé Gaza en camp de concentration et poursuit l’annexion de la Cisjordanie, Paris vient d’annoncer, une nouvelle fois, sa reconnaissance de l’État de Palestine, désormais prévue en septembre prochain. Autrefois influente au Proche-Orient, la France deviendrait ainsi le 149e pays à franchir le pas. Ce retard doit beaucoup au rôle d’un puissant conglomérat politico-médiatique qui agit en faveur de Tel-Aviv.

ll y a presque dix ans, la victoire du Brexit puis celle de M. Donald Trump avaient incité des libéraux en déroute à recoder l’espace idéologique de façon suffisamment primitive pour que nul ne puisse se méprendre. D’un côté, les méchants « populistes » et « autoritaires » agrégeaient pêle-mêle MM. Trump, Vladimir Poutine, Xi Jinping, Viktor Orbán, Jair Bolsonaro, etc. De l’autre, les gentils « libéraux » et « progressistes » réunissaient des dirigeants comme Mmes Angela Merkel et Hillary Clinton, MM. Joseph Biden, Justin Trudeau et Emmanuel Macron (1).

Ce réagencement des clivages et des alliances au sein du monde occidental butait toutefois sur un obstacle : Israël. Démocrates ou autocrates, les gouvernements européens, et plus encore américains, se gardaient de sanctionner voire de critiquer trop vivement les agissements illégaux de ce pays et de ses gouvernants. Ami de M. Trump, coqueluche de M. Bolsonaro, célébré par le premier ministre hongrois, le premier ministre israélien ne cachait pourtant pas son hostilité à l’État de droit ; son inculpation en 2019 pour fraude, corruption et abus de confiance aurait disqualifié tout autre dirigeant « populiste », surtout s’il avait été de gauche.

Pendant que les gouvernements libéraux français, allemand, britannique, etc., épargnaient M. Benyamin Netanyahou, lui courtisait l’extrême droite européenne et confortait le caractère ethnonational de son État. Mais chacun ou presque regardait ailleurs. La plupart des démocraties libérales, leur presse et leurs intellectuels de service « oubliaient » d’inclure le chef du Likoud dans l’« internationale réactionnaire » qu’ils prétendaient combattre.

Une petite décennie plus tard, nul ne peut plus plaider la négligence : la politique israélienne tient lieu d’éléphant dans le couloir des normes internationales. M. Netanyahou, qui gouverne en coalition avec des suprémacistes n’ayant rien à envier au Ku Klux Klan américain d’antan, a envahi le Liban et la Syrie, bombardé l’Iran et le Yémen, rasé Gaza — exterminant une partie de sa population et affamant l’autre —, relancé la colonisation en Cisjordanie, affermi un régime d’apartheid en Israël. Depuis novembre dernier, il fait également l’objet d’un mandat d’arrêt international pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité.

Imaginons la réaction des puissances occidentales si le territoire israélien avait été envahi depuis près de deux ans et que, chaque jour, plusieurs dizaines de civils de ce pays étaient assassinés par une armée d’occupation arabe. Au vu et au su de tous au demeurant, puisque, comme le rappelait au nom de l’Afrique du Sud le 11 janvier 2024 l’avocate Blinne Ni Ghrálaigh devant la Cour internationale de justice (CIJ) à propos de Gaza, « il s’agit du premier génocide de l’histoire dans lequel les victimes diffusent en direct leur propre destruction, dans l’attente, désespérée, et, jusqu’ici, vaine, que le monde fasse quelque chose (2) ».

À n’en pas douter, une telle indulgence des cercles dirigeants occidentaux, présumés démocrates, envers un gouvernement à ce point opposé à leurs valeurs proclamées eût été jugée suspecte — ou abjecte. On aurait soupçonné une sombre raison d’État, des intérêts pétroliers (avancés pour expliquer la mansuétude vis-à-vis de l’Arabie saoudite), le besoin d’actionnaires aux ressources illimitées pour racheter un club de football en faillite (comme dans le cas du Qatar), des ventes d’armes dont les destinataires prioritaires sont rarement des démocraties irréprochables. Sans oublier la corruption. Or le soutien contre-nature à Israël s’explique autrement. Et a ceci de remarquable qu’il n’est pas remarqué.

Ainsi l’hebdomadaire Le Point expose presque chaque semaine en couverture un nouveau complot islamo-gauchiste, des nids d’espions russes, d’influenceurs algériens, chinois ou qataris. Gageons qu’il s’intéressera au lobby népalais, péruvien ou monégasque avant d’enquêter sur celui d’Israël. Le 26 juin dernier, le magazine dénonçait à la « une » « Les réseaux des mollahs en France : comment ils manipulent journalistes, chercheurs et politiques ». « La République islamique d’Iran, avertissait-il, a infiltré presque toutes les strates du monde médiatique, politique et universitaire français. » L’Iran, vraiment ? Pourtant, quelques jours avant ces fulgurantes révélations du Point, ni l’Élysée ni le Quai d’Orsay n’avaient condamné les raids aériens d’Israël puis des États-Unis contre cet État, bien qu’il se soit agi d’une violation caractérisée du droit international.

Au demeurant, qui pourrait citer dix noms — ou cinq, ou même trois — de journalistes ou chercheurs de premier plan opérant comme des avocats systématiques de l’Iran en France ? Concernant Israël en revanche, ces trois inconditionnels — et même davantage — se débusquent sans chercher très loin. Les pages du Point suffisent : l’éditorialiste Franz-Olivier Giesbert, le directeur Étienne Gernelle, le spécialiste diplomatique Luc de Barochez. Et n’oublions surtout pas l’influenceur en chef, chroniqueur de l’hebdomadaire, mais aussi éditeur chez Grasset (groupe Bolloré), président du conseil de surveillance d’Arte et confident d’insomnies du président de la République : Bernard-Henri Lévy.

Alors, pourquoi ? Pourquoi une puissance nucléaire comme la France, membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, s’est-elle si longtemps comportée comme le complice silencieux ou la voiture-balai d’un « État voyou » ? Avançons trois explications. D’abord, l’alignement progressif de Paris sur la « diplomatie des valeurs » qui postule la supériorité civilisationnelle et morale d’un Occident dont Israël serait le soldat au Levant. Ensuite, la recomposition politique française qui acclimate ce discours de la guerre des civilisations dans l’Hexagone en vue d’unir droite, extrême droite et macronistes dans le combat contre une gauche associée à l’insécurité, à l’islamisme et à l’antisémitisme. Enfin, l’efficacité propre du lobby pro-Israël en France.

Contrairement au vocable de « lobby juif » (3) souvent mobilisé à l’appui de thèses complotistes, le lobby pro-israélien désigne ici les forces, pas nécessairement juives, qui soutiennent à chaque moment crucial la politique de cet État. Aux États-Unis, il rassemble des acteurs aussi dissemblables que les groupes d’intérêts officiels (American Israel Public Affairs Committee, Aipac) et les Églises évangéliques, persuadées que la colonisation de la totalité de la Palestine par les Juifs précédera le retour de Jésus et le triomphe de Dieu. Le lobby pro-Israël en France forme une galaxie tout aussi disparate : des organisations établies comme le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), aligné sur le Likoud ; des groupes parlementaires d’amitié, l’association France-Israël ; des médias communautaires (Radio J) ; des personnalités sincèrement engagées dans la défense, quel qu’en soit le prix, d’un État qu’elles perçoivent comme un refuge pour les Juifs ; enfin, un écheveau plus informel de médias et de notables en lutte contre l’islam et qui voient en Israël l’éclaireur de leur combat. En période de crise, l’ensemble de cette nébuleuse diffuse les éléments de langage distillés par Tel-Aviv.

« Le destin de l’Occident en dépend »

Ces trois facteurs diplomatique, politique et d’influence s’imbriquent et se renforcent. On les observe dans la presse française conservatrice avec une netteté particulière. Lorsqu’il s’agit de rechercher des lobbys au service d’une puissance étrangère, la cécité (volontaire) du Point se retrouve en effet ailleurs. Le Figaro Magazine a récemment dénoncé deux parlementaires, l’un agent présumé de l’Algérie, l’autre du Hamas (11 juillet 2025). Insoumis tous les deux, bien entendu. Marianne s’inquiète également d’« Une France sous influence » (12 juin 2025). Qu’on se rassure là aussi : il ne s’agit toujours pas d’Israël, mais du Qatar.

Comment justifier cette myopie avantageuse pour Tel-Aviv ? Interrogé le 24 juin dernier sur CNews par la journaliste Sonia Mabrouk, Bernard-Henri Lévy (« BHL ») fournit une explication éclairante : « Claude Lanzmann a fait un film qui s’appelait Pourquoi Israël. Et la réponse de Claude Lanzmann, c’était : parce que le destin de l’Occident en dépend. (…) Si Israël n’était pas né ou venait à disparaître, ce serait un effondrement symbolique et moral tel pour l’Occident qu’il ne s’en remettrait pas. »

La nature morale et démocratique d’Israël, encerclé par des régimes qui ne seraient ni l’un ni l’autre, relève en effet de l’arsenal idéologique des propagandistes de Tel-Aviv depuis la naissance de cet État. Israël aurait d’autant plus le « droit de se défendre » qu’il défendrait aussi notre démocratie. Réalisé par Lanzmann en 1972-1973, Pourquoi Israël s’employait déjà à récuser la thèse du fait colonial. Il s’ouvre sur les images de Gert Granach, un ancien membre du Parti communiste allemand qui fredonne avec son accordéon un chant antihitlérien des spartakistes berlinois. Dans le film, se côtoient une poétesse, des militants de gauche rescapés du génocide, une jeune pacifiste, un secrétaire de kibboutz. En somme, un Israël qui n’est plus : des anciens communistes allemands, il ne reste qu’une poignée ; les électeurs français d’Éric Zemmour en Israël les ont remplacés, offrant 53,59 % des suffrages à l’ex-chroniqueur d’extrême droite du Figaro et de CNews au premier tour de l’élection présidentielle (soit huit fois son score national). Et on sursauterait aujourd’hui en entendant un général israélien répéter, comme l’un d’eux dans le film suivant de Lanzmann, Tsahal (1994) : « Notre armée est pure (…), elle ne tue pas d’enfants. Nous avons une conscience et des valeurs et, à cause de notre morale, il y a peu de victimes. » Trente ans plus tard, les militaires israéliens ont fait de Gaza un abattoir, ils ciblent et tuent délibérément les journalistes et les secouristes. Peu importe puisque « BHL » répète, imperturbable : « Je n’ai jamais vu une armée — ça ne va peut-être pas vous plaire, mais c’est comme ça — qui prenne autant de précautions que l’armée israélienne pour que les victimes civiles, il y en ait [il articule en détachant chaque syllabe] le moins possible » (LCI, 6 octobre 2024).

La droite et l’extrême droite occidentale apportent à la question de Lanzmann une réponse plus conforme à la réalité. Pourquoi Israël ? Parce qu’il offre aux plus radicaux d’entre eux une utopie ethnonationaliste et sécuritaire : une société virile, dure, militarisée, en guerre contre les musulmans. Et bien résolue à faire d’eux, au mieux des citoyens de seconde classe, au pire des suspects de terrorisme que les techniques d’intelligence artificielle et de vidéosurveillance les plus avancées soumettront à d’incessants contrôles. Au point que « Demain à Jérusalem ! » pourrait un jour devenir le cri de ralliement des suprémacistes rêvant de soumettre « leurs » Arabes au sort qu’Israël réserve aux Palestiniens ? En tout cas, on comprend que le lobby pro-Israël ait décuplé sa puissance à droite de l’échiquier politique européen.

Il a également contribué à la réorientation de la diplomatie française intervenue ces vingt dernières années. Jadis, on parlait d’une « politique arabe de la France ». Et on rappelait des images qui ont marqué les mémoires : la conférence de presse du général de Gaulle du 27 novembre 1967 dans laquelle il observe qu’Israël « organise sur les territoires qu’il a pris l’occupation qui ne peut aller sans oppressions, répressions, expulsions. Et il s’y manifeste contre lui la résistance qu’à son tour il qualifie de terrorisme » ; le voyage houleux de son successeur Georges Pompidou aux États-Unis, lorsque le 1er mars 1970 des manifestants que révulse un embargo sur les livraisons d’armes françaises à Israël malmènent le président et son épouse ; la question faussement candide du ministre des affaires étrangères français Michel Jobert lorsqu’on l’interroge en octobre 1973 sur l’offensive que l’Égypte et la Syrie viennent de lancer contre Israël : « Est-ce que tenter de remettre les pieds chez soi constitue forcément une agression imprévue ? » ; la colère du président Jacques Chirac devant les provocations d’une police israélienne qui l’empêche, le 22 octobre 1996 lors de sa visite à Jérusalem, de saluer des habitants du quartier musulman de la ville. Enfin, bien entendu, le discours de Dominique de Villepin s’opposant le 14 février 2003 à la guerre d’Irak contrairement à plusieurs États européens qui allaient se fourvoyer dans cette aventure. Mais pour Paris, la gloire s’arrête ici ; ce fut un peu le chant du cygne de la « voix de la France » (4).

Puis la dégringolade : la réintégration complète de la France dans l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN), annoncée par le président Nicolas Sarkozy à Washington, en novembre 2007. L’effacement de la particularité française au sein du bloc occidental s’accuse alors. En privilégiant les prises de position européennes plutôt que nationales, M. Macron banalise un usage qui va conduire au remplacement d’une politique proche-orientale originale et respectée par un verbalisme sans portée, conciliable avec les préférences de l’Autriche, de l’Italie, des Pays-Bas et des anciens membres du pacte de Varsovie.

Sitôt qu’une décision diplomatique revient à l’Union européenne — accord d’association, sanctions —, le résultat est joué d’avance. Interrogée sur le fait que l’Europe sanctionne sans relâche la Russie tout en épargnant Israël, Mme Kaja Kallas, responsable de la politique étrangère de l’Union, a eu cette réponse éclairante : « Nous mettons la pression sur Israël autant que nous le pouvons. La différence, c’est que sur la Russie les choses sont assez binaires et que tous les États membres partagent la même position, alors que sur Israël il y a des points de vue très différents » (La Tribune Dimanche, 13 juillet 2025). Autant dire que le premier « train de sanctions » contre une armée suréquipée qui massacre des civils désarmés en s’en amusant sur Instagram n’est pas sur le point de quitter la gare de Bruxelles. La politique étrangère de l’Union européenne constitue ainsi le principal levier israélien sur la diplomatie française.

Les effets de cette délocalisation consonnent avec l’évolution de la position des grands partis français sur le Proche-Orient. La droite gaulliste entretenait de bonnes relations avec les capitales arabes sensibles au sort des Palestiniens — Alger, Tunis, Beyrouth — et elle protégea Yasser Arafat jusqu’à sa mort à l’hôpital militaire de Clamart. Les partis qui se réclament du général de Gaulle et de Chirac, comme Les Républicains (LR), rivalisent en revanche de proclamations pro-israéliennes, gage selon eux de leur détermination anti-islamiste. Le 26 septembre 2024, le fils de M. Sarkozy, Louis, chouchou de la chaîne LCI et de son présentateur-vedette Darius Rochebin, commentait en ces termes la liquidation par Tel-Aviv de l’état-major du Hezbollah libanais : « Je pense que je parle pour beaucoup de Français quand je dis : Qu’ils crèvent ! Israël fait le travail de l’humanité ici. Absolument aucun remords à ce niveau-là. Qu’ils crèvent tous ! » Depuis ce coup d’éclat, sa cote explose chez LR et Louis Sarkozy a hérité d’une tribune supplémentaire dans les médias : après Valeurs actuelles et LCI, ce sera RMC dès cette rentrée.

Rien d’étonnant à ce que le Rassemblement national et ses médias d’ambiance plébiscitent aussi l’action du gouvernement israélien depuis les massacres commis par le Hamas le 7 octobre 2023. Son cousinage politique avec M. Netanyahou lui offre l’occasion inespérée de se défausser de ses antécédents antisémites et d’applaudir sans qu’on le lui reproche une entreprise de purification ethnique à grande échelle et d’expulsion massive des « Arabes ». Puisqu’il serait désormais acquis un peu partout qu’« Israël a le droit de se défendre » en ayant la main très lourde, comment continuer à en vouloir aux personnalités les plus en pointe en matière de lutte contre l’immigration pour leurs excès de langage et la férocité de leurs exigences ? Rien de ce qu’elles disent ou réclament n’égale ce qu’Israël inflige à la Palestine.

La complaisance des formations libérales s’explique plus difficilement. Entre octobre 2023 et le printemps 2025 leurs dirigeants ont affiché leur soutien, parfois « inconditionnel », à la politique de l’extrême droite israélienne à Gaza, comme la présidente de l’Assemblée nationale en France Yaël Braun-Pivet, le ministre Benjamin Haddad et sa collègue Aurore Bergé, tous macronistes. « Israël est notre première ligne de front contre le terrorisme », avait tweeté cette dernière dès le 13 novembre 2019. À Paris, comme à Berlin et à Londres, les gouvernants, pourtant soucieux d’opposer leur libéralisme à la pratique des régimes autoritaires, ont également réprimé, voire criminalisé des manifestations politiques ou artistiques de solidarité avec les Palestiniens, tantôt requalifiées en apologie du terrorisme, tantôt affublées du qualificatif d’antisémite.

« Gaza : tragique, assurément, mais le 7 octobre… ». Ce refrain a tourné presque sans accroc pendant plus d’un an. Début mars 2025, le gouvernement dirigé par M. Netanyahou rompt néanmoins les accords de cessez-le-feu conclus le 15 janvier précédent avec le Hamas sous l’égide des États-Unis, et ordonne d’affamer une population exsangue, de mitrailler des foules essayant d’obtenir de l’eau et de la nourriture. Alors, l’explication par le « 7 octobre » ne suffit plus. En France, la classe dirigeante s’avise qu’une association trop étroite avec les crimes commis à Gaza pourrait lui être un jour reprochée. M. Macron en vient à juger « inacceptable » l’attitude de celui qu’en 2017 il appelait son « cher “Bibi” ». Début juin, Le Nouvel Obs publie la lettre ouverte de 153 « amis d’Israël » — journalistes, intellectuels, patrons, diplomates — affolés par l’acharnement meurtrier de Tel-Aviv. Même cette indocilité sera de courte durée, comme en attestent les réactions occidentales aux bombardements israéliens en Iran du 13 juin dernier. Car neuf jours plus tard, les dirigeants français, allemand et britannique mettent en demeure… le pays agressé : « Nous demandons instamment à l’Iran de ne pas entreprendre d’autres actions susceptibles de déstabiliser la région. » Qu’on imagine un instant qu’ils se soient adressés ainsi à l’Ukraine plutôt qu’à la Russie…

Or la concomitance des conflits rend cette comparaison aveuglante. D’un côté, l’Union européenne a mis sur les rails dix-huit trains de sanctions contre Moscou, gelé ses comptes, interdit à ses athlètes de participer aux compétitions sportives, censuré les médias qui relaient ses thèses, livré des armes au pays envahi. De l’autre : rien, si ce n’est la poursuite, un peu honteuse tout de même, des accords de coopération avec l’agresseur, des ventes de composants militaires à son armée, accompagnées de remontrances quand elle tue trop de civils à la fois. Et là, ce ne sont que des mots. Comme le résume la journaliste Nesrine Malik, « ils ne font que rebondir sur le dôme d’impunité d’Israël » (The Guardian, 26 mai 2025).

Ceux qui critiquent le soutien à Tel-Aviv se heurtent à une série d’arguties souvent identiques. Dans l’exercice de son « droit à se défendre », Israël tue des civils palestiniens et c’est bien triste. Mais, d’une part, la responsabilité incomberait au Hamas qui les utilise comme boucliers humains et, d’autre part, les démocraties doivent parfois se résoudre à employer les grands moyens, comme les États-Unis à Hiroshima — la comparaison marotte de Rochebin sur LCI. Au demeurant, pourquoi (sinon par antisémitisme) s’en prendre à Israël plutôt que s’intéresser au Congo ou au Darfour ? À cet argumentaire correspond un vocabulaire cherchant à établir dans l’esprit des auditeurs une correspondance entre les attentats du 7 octobre et ceux du Bataclan ou de Charlie Hebdo sept ou huit ans plus tôt. Si « Hamas = Daech », Français et Israéliens affrontent le même ennemi. Et qui ne qualifie pas les islamistes du Hamas de « terroristes » se rend à la fois coupable d’antisémitisme et de complicité avec les frères Kouachi.

Forgés par les autorités israéliennes, ces thèmes (5) passent sans encombre dans la chambre d’écho de la presse de droite et des chaînes d’information en continu où le lobby pro-Israël a installé ses quartiers (CNews, BFM TV, LCI). Le 23 octobre 2024, M. Netanyahou reçoit la journaliste Laurence Ferrari à Jérusalem pour dérouler son argumentaire : « Nous combattons pour vous aussi. C’est une guerre de civilisation contre la barbarie. Nous avons une guerre en commun. Notre bataille, c’est votre bataille. » Son credo récité, le premier ministre félicite la vedette de CNews : « J’apprécie que votre chaîne combatte pour la liberté, puisque vous combattez pour la civilisation judéo-chrétienne, qui a donné tellement au monde et qui est attaquée par le fondamentalisme islamique. » Le président du Rassemblement national Jordan Bardella lui fait écho moins d’un mois plus tard sur la même antenne : « Ce qui s’est passé en Israël, c’est à la fois le Bataclan et le 11-Septembre. Nous avons un ennemi commun, le fondamentalisme islamiste » (12 novembre 2024). Invitée le 27 mai dernier à un gala de soutien à l’armée israélienne parrainé par son porte-parole Olivier Rafowicz, Ferrari recevra, ainsi que Franz-Olivier Giesbert, le prix des Justes pour « leur fervent soutien à Israël et à la diaspora » (6). Le colonel Rafowicz décernera également une médaille à Benjamin Duhamel, présentateur impeccablement discipliné de BFM TV que France Inter vient de recruter pour coanimer sa matinale à la place de Léa Salamé : « Je dis que votre chaîne fait du travail excellent par rapport à la présentation du conflit », l’a-t-il complimenté, le 7 octobre 2024.

L’alignement de certains intellectuels sur les priorités du gouvernement de Tel-Aviv ne prend pas forcément des formes plus subtiles. Le 24 juin dernier, alors que M. Trump vient d’annoncer un cessez-le-feu entre Israël et l’Iran, Sonia Mabrouk reçoit « BHL ». L’influenceur fulmine contre le président américain : « De quoi je me mêle ? Franchement ! Qui est-il pour ordonner à Israël… et à l’Iran, mais enfin à Israël, un cessez-le-feu ? » À la septième minute de l’entretien, Mabrouk s’interrompt soudain : « À l’instant, le gouvernement israélien affirme que tous ses objectifs ont été atteints sur le sol iranien. » Incarnation d’une indépendance d’esprit que le monde entier nous envie, « BHL » exécute en direct un spectaculaire salto arrière vrillé : « Bon, d’accord. Si Israël — moi, je ne veux pas être plus royaliste que le roi et plus israélien que les Israéliens, je suis français —, donc si les Israéliens pensent ça, très bien. » Il ne reste plus à Mabrouk qu’à consoler son hôte en diffusant un clip promotionnel de son dernier long-métrage sur l’Ukraine, Notre guerre, diffusé une fois de plus par la télévision publique.

Spécialistes ou propagandistes ?

Le lobby pro-Israël ne se cantonne ni aux médias d’extrême droite ni aux manches à air gonflées aux vents de Tel-Aviv ou de Kiev. Son crédit tient à ce qu’il intègre une partie du centre et de la gauche qui adhère au thème de la « guerre en commun » et défend Israël non comme un modèle, mais comme un allié : une forteresse des Lumières menacée par l’obscurantisme islamiste. Sitôt que la tension monte au Proche-Orient, un réseau informel de personnalités s’en prend donc aux sympathisants de la cause palestinienne — assimilés au Hamas — et en particulier à La France insoumise : Sophia Aram, humoriste officielle de France Inter et lauréate du prix du CRIF 2025, Philippe Val, ancien directeur de Charlie Hebdo et de France Inter, Frédéric Haziza, journaliste vedette à Radio J et pigiste de luxe au Canard enchaîné, qu’il alimente en ragots politiques, l’essayiste Raphaël Enthoven, cofondateur avec Caroline Fourest du journal Franc-Tireur, l’imam de Drancy Hassen Chalgoumi, Élisabeth Lévy, fondatrice de Causeur, Amine El Khatmi, ex-membre du Parti socialiste et cofondateur du Printemps républicain, un mouvement fondamentaliste de défense de la laïcité. Ancienne directrice de Marianne, Natacha Polony a relevé la dérive de cette nébuleuse dont elle fut proche : « Le courant affilié au Printemps républicain (créé en mars 2016, dans la foulée des attentats) a viré à la défense, non seulement d’Israël, mais de la politique de M. Benyamin Netanyahou », notait-elle dans Marianne le 2 janvier 2025. L’hebdomadaire a suivi la même trajectoire, l’actionnaire ayant évincé Polony au profit d’une journaliste qui n’aurait déparé ni dans L’Express ni dans Le Point.

La pédagogie du discours pro-Israël infuse également grâce aux « décryptages » confiés à des spécialistes en phase avec Tel-Aviv. Quand il s’exprime sur le Proche-Orient dans Le Figaro Magazine, l’essayiste Frédéric Encel — interrogé à six mois d’intervalle par Alexandre Devecchio, proche de l’extrême droite — signale avec modestie que « contrairement à trop de militants bavards et/ou dogmatiques », il a « accompli nombre de travaux universitaires sur la question ». Son sens de l’équilibre force le respect. Car dans un cas il salue le « franc succès du sionisme puis d’Israël, qui ont réussi la réappropriation de l’usage de la force ». Mais, dans l’autre, une telle « réappropriation » lui paraîtrait sans doute de moins bon aloi : « L’instrumentalisation de la cause palestinienne par une partie des forces politiques en Occident me gêne, en l’occurrence l’extrême gauche hélas liée aux fanatiques, Frères musulmans et leurs idiots utiles » (7). La liste de ses erreurs de pronostic aurait dû inciter le spécialiste à davantage d’humilité. Le site Blast signale qu’elle a plutôt contribué à la fréquence de ses apparitions médiatiques quel que soit le sujet abordé : France Info, France Inter, France Culture, Europe 1, RMC, BFM TV, RTL, Arte, la RTS, mais aussi Libération, Marianne, Le Figaro, Sud-Ouest et La Voix du Nord. « Liste non exhaustive », est-il précisé (8). De fait, TF1, LCI et L’Express figurent aussi dans le tableau de chasse d’Encel. Dès 2013, il s’avouait comblé : « Dans l’ensemble, la situation est — j’allais dire “sous contrôle” — mais plutôt favorable. On trouve vraiment des médias favorables à Israël, équilibrés, honnêtes, partout (9). »

Dominique Reynié n’est pas un spécialiste du Proche-Orient, mais cela n’empêche pas le directeur de la Fondation pour l’innovation politique d’en parler, lui aussi sur France Inter, où il tient chronique. Le 16 juin 2025, il livrait son analyse sur la solution à deux États, refusée selon lui par les Palestiniens. Les trois petites minutes dont Reynié disposait ne lui ont pas interdit de revenir sur les déclarations antisémites du mufti de Jérusalem en 1922. En revanche, il n’a pas eu le temps de rappeler que, soixante-treize ans plus tard, un extrémiste juif hostile à l’État palestinien prévu par les accords d’Oslo (1993) avait tué de trois balles dans le dos le premier ministre israélien Yitzhak Rabin, signataire de ces accords avec Arafat. Reynié, qui doit être très distrait, n’avait pas non plus remarqué que, le 18 juillet 2024, le Parlement israélien votait à une écrasante majorité (68 voix contre 8) une résolution qui « s’oppose fermement à la création d’un État palestinien à l’ouest de la Jordanie ».

Les mensonges par omission de notre professeur de science politique coïncident avec les plaidoyers pro-israéliens développés par un autre spécialiste, l’historien Georges Bensoussan. Le Figaro Magazine, CNews et Le Point se le disputent tant il relaye sans anicroche les thèses de M. Netanyahou : les soldats israéliens « ont quand même réussi un ratio de pertes civiles très bas », ils « ont apporté la vie et la survie » à Gaza, y ont organisé par exemple « une campagne de vaccination contre la poliomyélite ». Et l’incrimination de génocide serait « en soi grotesque » vu que la population gazaouie est passée de 400 000 habitants en 1967 à 2 300 000 en 2023. Les Palestiniens ne mesurent pas leur chance d’être mitraillés par une armée aussi attentionnée.

Expert lui aussi, surtout pas militant lui non plus, Bruno Tertrais, directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique et chercheur associé à l’Institut Montaigne, estime que « quoi qu’on pense de la stratégie militaire d’Israël, il n’y a pas de bombardements délibérés de civils ». Il regrette que les Palestiniens bénéficient d’« une attention disproportionnée au regard des tragédies algérienne ou syrienne ». Il lui est par conséquent « difficile de penser que la nature juive de l’État soit étrangère à ce “deux poids, deux mesures” » (Le Figaro, 13 février 2025). France Inter, qui apprécie Tertrais, lui préfère toutefois Pierre Servent, Encel, Reynié ou les journalistes néoconservatrices du Figaro Laure Mandeville et Isabelle Lasserre, tous invités récurrents de la station. Lasserre a un jour jugé avec délicatesse que « la rue arabe s’est toujours lavée les mains et les pieds de la question palestinienne ». Des experts moins prévenants qu’elle pour Israël, Pascal Boniface ou Alain Gresh par exemple, auraient pu lui répondre. Mais pas à France Inter, ni à BFM, ni à CNews, puisqu’ils y sont interdits d’antenne.

Machine à fabriquer de l’antisémitisme

On ne les lit pas davantage dans Le Figaro, qui, le 17 décembre dernier, a consacré une enquête très âpre au « malaise grandissant », à la « peur » et à l’« omerta » que susciterait au Monde le (prétendu) biais propalestinien d’une partie de la rédaction. La journaliste Eugénie Bastié impute carrément à ce quotidien concurrent du sien une « indulgence envers le Hamas » et une « haine affichée de l’État hébreu ». De telles conclusions, aussitôt amplifiées par les médias d’extrême droite, ont d’ailleurs été corroborées par un expert dont la scrupuleuse honnêteté intellectuelle ne peut pas être contestée : Dominique Reynié. Tribune juive a complété : « Le traitement d’Israël par Le Monde est ignoble » (18 décembre 2024). Car ce n’est pas assez pour le lobby favorable à Tel-Aviv d’infléchir la politique étrangère de la France, de contrôler idéologiquement la plupart des médias ; il lui faut aussi diffamer les témoins, journalistes ou non, qui rapporteraient simplement ce qu’ils voient à Gaza.

En plus de l’idéal d’égalité et de la rectitude morale, Lanzmann fournissait une troisième réponse à la question « Pourquoi Israël » — la plus évidente dans les décennies d’après-guerre : parce qu’il fallait selon lui un pays où les Juifs du monde entier puissent vivre en sécurité, à l’abri des persécutions. Les massacres de Palestiniens, la guerre sans fin qu’Israël mène à ses voisins, le soutien aveugle que lui apportent les Occidentaux mettent en péril cette justification de l’État créé en 1948. L’éditorialiste-vedette du New York Times Thomas Friedman s’inquiète du jour où « Israël, au lieu d’être perçu par les Juifs comme un refuge contre l’antisémitisme, sera vu comme une nouvelle machine à en fabriquer ». Au point que, selon lui, la diaspora devrait déjà se préparer à « être juive dans un monde où l’État juif est un État paria, une source de honte, pas de fierté » (11 juin 2025). En défendant l’indéfendable, le lobby pro-Israël précipite-t-il cette échéance ?

Serge Halimi et Pierre Rimbert
Le Monde-diplo d’Août 2025

(1) Lire « Libéraux contre populistes, un clivage trompeur », Le Monde diplomatique, septembre 2018.
(2) Citée par Meriem Laribi, Ci-gît l’humanité. Gaza, le génocide et les médias, Éditions Critiques, Paris, 2025.
(3) En novembre 1978, Nahum Goldmann, président du Congrès juif mondial, avait toutefois parlé d’un « lobby juif », « force de destruction » et « obstacle à la paix au Proche-Orient ». Cité par Edward Tivnan dans The Lobby, Simon and Schuster, New York, 1987. Lire aussi la série d’enquêtes « Lobby or not lobby » réalisées par Jean Stern pour le site OrientXXI.info
(4) Lire Alain Gresh, « Enquête sur le virage de la diplomatie française », Le Monde diplomatique, juillet 2008.
(5) Voir comment l’éditorialiste du New York Times Bret Stephens, ancien rédacteur en chef du Jerusalem Post, les enfile à la queue leu leu lors de son dialogue avec son collègue Ross Douthat, « Israel’s moral balance beam », 10 juillet 2025.
(6) Latifa Madani, « À Paris, le gala qui s’amuse des morts palestiniens », L’Humanité, Saint-Denis, 2 juin 2025.
(7) Le Figaro Magazine, Paris, 28 avril et 17 novembre 2023.
(8) Jules Blaster, « Cher Frédéric Encel - Boxing Day #39 », 28 juin 2025, blast-info.fr
(9) Jean Stern, « Match truqué sur le ring médiatique », OrientXXI, 18 mai 2021.

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