Reçu par courrier électronique le 27 novembre 2025
De la part de GuyT en réponse à mon article sur le narcotrafic.

Au fond, il s'agit encore et toujours du phénomène de diversion.
"Les faits divers font diversion" écrivait le sociologue Pierre Bourdieu (1) dans les années 90 dans un texte ciblant la télévision. Il évoquait les prestidigitateurs, dont un "principe élémentaire consiste à attirer l'attention sur autre chose que ce qu'ils font" et "les faits omnibus, qui sont de nature à intéresser tout le monde... ne doivent choquer personne, qui sont sans enjeu, qui ne divisent pas, qui font le consensus, qui intéressent tout le monde mais sur un mode tel qu’ils ne touchent à rien d'important."
Bourdieu ajoutait "Le fait divers, c'est cette sorte de denrée élémentaire, rudimentaire, de l'information qui est très importante parce qu'elle intéresse tout le monde sans tirer à conséquence et qu'elle prend du temps, du temps qui pourrait être employé pour dire autre chose."
Ici le - certes dramatique et regrettable- assassinat marseillais relève toutefois du fait divers, opportunément relevé par les politiciens au niveau d'une cause nationale, histoire d'occuper les pages d'infos (papier, radio, tv,web...) , d'occuper le cerveau des gens qui ne pensent pas, et celui des gens qui pensent - la preuve on est tous là en train de passer du temps là-dessus...
Les victimes du narcotrafic en France : 110 morts en 2024, 139 morts en 2023 : on en avait jamais autant parlé que maintenant et on aurait pu croire que les statistiques sont plutôt encourageantes non ?
Le "fait divers" a grandi avec l'expansion de la presse quotidienne - et du lectorat - à la fin du 19e siècle. L'historien Gérard Noiriel (2) relève par exemple que, suite aux grandes grèves des années 1880, et malgré le fait que la violence ait été abandonnée par les mouvements collectifs et individuels : "Bien que les statistiques prouvent le contraire, le fait-diversion de l'actualité eut pour autre conséquence de persuader les Français que le monde dans lequel ils vivaient était de plus en plus violent. Néanmoins les élus dépendant de leurs électeurs, ils furent contraints d'afficher leur fermeté. Loi du 27 mai 1885 sur la "relégation des récidivistes" imaginée par les opportunistes pour traiter le problème du vagabondage... provoqua un déplacement de l'acte criminel au criminel lui-même. Des dizaines de milliers de personnes sont déportés en Guyane et Nouvelle Calédonie..."
Le "fait diversion" contribue à créer un état d'esprit. Maitrisé par les prestidigitateurs dont parlait Bourdieu, il procède d'une "pensée magique" permettant de transformer des individus réels en personnages typiques, rendant ainsi possible la catégorisation, le clivage, et la stigmatisation de l'"Autre".
Au fait : allons-nous vers la fin du fait divers ? Le fait divers est mort, vive le fait divers !
Aujourd'hui, les tenants du fait-divers, journalistes qui vivent des médias "informationnels" temps réel, chaines d'infos en continu... s'auto-légitiment cherchent à valoriser leurs médias et leur travail, et se regroupent façon corpo.
Les voilà associés dans la Fabrique des "faits de société"' : ça fait plus sérieux que "fait divers" non ? Et que vive la langue de bois ! Et ça leur permet au passage de dézinguer la pensée de Bourdieu.
Deux témoignages de cette auto-légitimation glanés sur le web à l'occasion de mes recherches pour écrire ce post :
- Une table-ronde intitulée "Faits divers : « faire diversion » ou « faire société » ?" en 2005 à Tours - qui réunit exclusivement des tenants du journalisme de fait divers : https://factoscope.fr/assises/le-resume-faits-divers-faire-diversion-ou-faire-societe/. Le résumé en est réalisé par une étudiante de l'Ecole de Jounalisme de Tours. (EPJT) qui plus tard trouvera un emploi au journal "Le Parisien" -
- Plus récent, ce qui semble montrer que l'idée fait son chemin : sur France Inter : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/les-francais-mode-d-emploi/les-francais-mode-d-emploi-du-jeudi-10-avril-2025-1760762. Le podcast cite d'ailleurs le journal "Le Parisien"
C'est bien connu : « Nous ne consommons plus des oranges, mais de la vitalité
! » (3)
L'essentiel pour eux reste d'occuper l'espace et le temps médiatique, et de détourner l'attention en la polarisant sur les thèmes que l'on veut. Et pour nous à trouver - oui ils existent - les bons médias et les vrais journalistes, tout en continuant à dénoncer le "Fait diversion" et ses valets.
(1) Pierre Bourdieu, Sur la télévision, Liber-Raisons d'agir, Paris, 1996
(2) : Gérard Noiriel, Une histoire populaire de la France : De la guerre de Cent Ans à nos jours, éditions Agone, 2019
(3) : Aldous Huxley dans Retour au meilleur des mondes - cité dans l'article wikipedia sur la Pensée magique https://fr.wikipedia.org/wiki/Pens%C3%A9e_magique