La mort filmée de deux Palestiniens, révélatrice des méthodes de l’armée israélienne en Cisjordanie
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30 novembre 2025
Assawra
Attention : Images fortes - Personnes sensibles s’abstenir
La diffusion d’images montrant deux Palestiniens abattus après s’être rendus lors d’un raid de l’armée israélienne à Jénine, jeudi 27 novembre 2025, a contraint l’Etat hébreu à ouvrir une enquête. Mais la rapide remise en liberté des militaires impliqués et le silence des responsables politiques israéliens illustrent, selon les ONG, l’impunité dont jouissent les auteurs de ces attaques.
Face à la force des images, Israël n’a pas eu d’autre choix que d’ouvrir une enquête sur le comportement de ses militaires à Jénine, jeudi 27 novembre, dans le nord de la Cisjordanie occupée. Au cours d’une intervention, trois membres de la police des frontières, l’équivalent de la gendarmerie, avaient ouvert le feu sur deux Palestiniens qui venaient pourtant, visiblement, de se rendre. Sur la vidéo, les deux hommes sortent d’une maison dont la devanture vient d’être arrachée par un bulldozer de l’armée. Ils soulèvent leurs vêtements pour montrer qu’ils ne portent pas d’explosif sur eux, s’approchent des soldats, s’agenouillent puis se relèvent lentement, sans qu’il soit possible de déterminer s’ils agissent sur ordre ou de façon indépendante.
Les militaires font alors feu, tuant les hommes de 26 et 37 ans, présentés par l’armée comme des « terroristes » recherchés pour des « jets d’explosifs et des tirs sur les forces de sécurité ». Quelques heures seulement après le début des investigations, les trois membres de l’unité d’élite de la police des frontières ont été remis en liberté.
« Leur version des faits – selon laquelle ils étaient confrontés à une menace réelle et imminente pour leur vie, et que les coups de feu avaient été tirés uniquement dans le but de neutraliser le danger et sans intention de tuer – a été jugée crédible et cohérente », indique au Monde leur avocat, Sharon Nahari. « Les soldats ont agi exactement comme on l’attend », a estimé Itamar Ben Gvir, le ministre de la sécurité nationale (extrême droite nationaliste et religieuse), responsable de la police. « Les terroristes doivent mourir ! », a-t-il écrit sur son compte X.
Pas d’émoi particulier
La mort filmée des deux Palestiniens a été signalée dans les médias israéliens mais n’a pas provoqué d’émoi particulier. Les principaux leaders de l’opposition au gouvernement du premier ministre Benyamin Nétanyahou sont restés silencieux. Seules des organisations de défense des droits humains ont pris la parole.
« Le fait que les soldats puissent exécuter sommairement des Palestiniens de cette manière témoigne non seulement de décennies de déshumanisation mais aussi de la “gazafication” continue de la Cisjordanie, avec une impunité totale pour les pratiques les plus scandaleuses qui se sont développées au cours des deux dernières années et qui sont désormais complètement normalisées », indique Joel Carmel, directeur du plaidoyer au sein de Breaking the Silence, une ONG israélienne qui rassemble d’anciens soldats. « En Israël, il n’existe aucun mécanisme permettant de mettre fin aux meurtres de Palestiniens ou de poursuivre les responsables. Il est du devoir de la communauté internationale de mettre fin à l’impunité d’Israël et de demander des comptes aux responsables de ces politiques criminelles », souligne Yuli Novak, directeur exécutif de B’tselem, une ONG qui lutte contre l’occupation.
La situation est extrêmement tendue en Cisjordanie. Plus de 1 000 Palestiniens ont été tués par des militaires ou des colons depuis le 7 octobre 2023, date de l’attaque terroriste lancée par le Hamas en Israël. La récolte des olives, qui constitue un moment important dans la culture et dans la vie économique des Palestiniens, a été marquée par un nombre inédit d’attaques provoquées par des colons juifs : plus de 1 600, selon le décompte effectué par le Bureau des affaires humanitaires des Nations unies.
Ces dernières semaines, l’armée a également multiplié les opérations antiterroristes. En parallèle des raids à Jénine, la zone de Tubas, en particulier, a fait l’objet d’une intervention massive de Tsahal. « La situation s’aggrave sur le terrain », s’alarme Ahmad Al-Saad, gouverneur de la région de Tubas. Plus de 70 personnes auraient été blessées au cours des raids, selon le gouverneur. Des dizaines d’hommes ont également été arrêtées.
« Neutraliser la menace »
L’armée ne dissimule pas que ses règles d’engagement en Cisjordanie occupée autorisent assez largement l’ouverture du feu. Le jet de pierres en direction de colons ou de soldats peut justifier par exemple, aux yeux des autorités, l’usage d’armes de guerre. A proximité de la colonie juive d’Ofra, illégale selon le droit international, des soldats sont ainsi intervenus, le 23 novembre, en soutien de colons. Selon le récit donné par l’armée, un homme, qualifié de « terroriste », a lancé des pierres en direction des soldats « qui, en retour, ont répondu par des tirs précis afin de neutraliser la menace ». Plusieurs jeunes hommes, uniquement suspectés d’avoir lancé des pierres, à Osarin, Husan, Salim ou Turmus Ayya, ont ainsi été « éliminés » depuis le début de l’année, selon les comptes rendus de l’armée analysés par Le Monde.
L’armée tire aussi fréquemment à balles réelles en direction des Palestiniens qui tentent d’entrer illégalement en Israël pour aller travailler − une pratique qui s’est fortement développée depuis la suppression des permis de travail après le 7 octobre 2023. Le bureau des Nations unies a documenté 14 morts et 200 blessés en deux ans, un chiffre en nette augmentation. Des manifestations pacifiques ont aussi été dispersées récemment par des tirs de l’armée.
A Tulkarem, les militaires ont fait feu, le 18 novembre, sur une centaine d’habitants qui manifestaient pour réclamer le droit de revenir dans le camp de réfugiés, en grande partie détruit par les bulldozers. Un journaliste d’Al-Jazira a été blessé au pied en même temps qu’un enfant. En mai, des diplomates européens avaient été visés, sans être touchés, par des armes automatiques de l’armée à proximité du camp de Jénine, également détruit par Israël.
« La loi instaurant la peine de mort pour les Palestiniens n’a pas encore été approuvée, mais elle est appliquée depuis longtemps », a réagi, vendredi, le député Ayman Odeh, leader du parti arabe Hadash (gauche), en référence aux débats en cours à la Knesset, à l’initiative de M. Smotrich, afin d’instaurer la peine suprême pour les Palestiniens accusés de terrorisme. « Il ne s’agit pas d’un incident exceptionnel. La seule chose exceptionnelle, c’est qu’il a été filmé », complète le député, en parlant d’un « crime de guerre ».
Luc Bronner
Le Monde du 29 novembre 25
Accès à la vidéo www.aloufok.net/pal271125.mp4
