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comaguer
Bulletin
633
31.01.2026
***
DAVOS
ET L’INSTANT CARNEY
Qui
est Mark Carney, l’orateur ovationné au forum de
Davos ?
Après
la longue agonie du gouvernement Trudeau, Mark Carney a pris la place de premier
ministre à Ottawa.Ce citoyen canadien né en 1965 est passé par Harvard et Oxford
où il a obtenu un doctorat d’économie en 1995.Après 8 ans chez Goldman Sachs
dans diverses capitales mondiales il devient vice-gouverneur de la Banque du
Canada puis gouverneur de février2008 à fin 2012.
Cette
carrièredéjà brillante le conduitpresqu’aussitôt à la tête de la Banque
d’Angleterreen 2013 . Ne jamais oublier que le souverain (reine ou roi)
britannique est aussi le souverain du Canada mais il est le premier non
britannique à occuper ce poste et donc à être le défenseur de la monnaie
impériale : la livre sterling que le dollar n’a pas éliminée .Londres reste
le siège de plusieurs organes de régulation du commerce international :
assurance et transport maritimes, bourse des métaux non ferreux. Ily arrive au
moment de la crise du Brexit. Il transforme la gestion en introduisant dans
l’institution les consultants libéraux bien connus :Mac Kinsey et
Deloitte.
A
la fin de ce mandat il occupe divers postes dans le privé et aussi à la Banque
mondiale et à l’ONU où il conseille le secrétaire général sur les implications
financières du changement climatique . Retour aux affaires canadiennes en 2024
où il préside la commission économique du parti libéral au pouvoir . A la suite
de la démission de Trudeau il va être le candidat du parti libéral et devenir
premier ministre le 14 Mars 2025 sans avoir jamais participé à une élection
politique.
Il
n’est pas le seul de ce genre dans les pays capitalistes occidentaux : Mario Draghi et maintenant Merz , qui
passent directement de la finance internationale au pouvoir politique sont
autant de démonstrations de la domination du capital financier sur les pays
occidentaux
Tel
est le personnage qui a prononcé à Davos un discours (transcription jointe) qui
par son sérieux et sa mesure a fait tache au milieu des saynètesdes bateleurs de
l’estrade du Forum économique mondial : Trump, Macron, Milei, et
autresZelenski…
Son
discours, critique argumentée de la politique internationale de Trump et de la
loi du plus fort qu’il veut imposer, a marqué.
Plusieurs
raisons
Raison
1 : Le gouvernement du Canada ne peut accepter que son pays soit annexé par
les Etats-Unis pour en devenir comme Trump l’a annoncé le 51°
Etat.
Raison
2 : Bien que fidèle allié des Etats-Unis (OTAN, G7) le Canada sait défendre
ses intérêts nationaux face aux appétits du voisin . Pour le partage
contesté des eaux territoriales il n’a pas hésité à saisir le Cour
internationale de Justice qui luia donné raison. Cette distance politique
entretenue a une longue histoire. Les colons britanniques installés sur le
territoire canadien ont refusé de suivre leurs homologues du sud dans leur lutte
pour l’indépendance.
Cette
indépendance acquise avec l’appui de la couronne française , le nouvel Etat va
tenter d’arracher le Canada à la couronne britannique. Ce face à face tendu va
déboucher sur une guerre entre les deux voisins. Elle est déclarée par le
président Madison le 18 Juin 1812. Les forces s’équilibrent pendant deux ans
mais les britanniques portent un coup décisif avec la bataille de Washington.
Lestroupes britanniques arrivées par la mer débarquent remontent la vallée du
Chesapeake et attaquent Washington par le Sud. La Capitale est bombardée , les
canons britanniques mettent le feu à la Maison Blanche le 24 Aout 1814. Madison capitule et le traité de paix de
Ghent (Gand)signé en décembre 1814 vient confirmer les frontières entre les deux
pays.La frontière sud du Canada avec les Etats-Unis est la plus longue du monde.
Aujourd’hui
les autorités canadiennes s’abstiennent d’évoquer cet épisode mais l’attachement
à la couronne britannique n’est pas l’objet d’un débat politique et le fait que
le Canada soit placé sous les ordres d’un gouverneur nommé par la couronne
britannique n’estguère contesté car
cette relative dépendance constitue en même temps une protection contre
l’envahissante république voisine dont la réalité démocratique ne fait plus
rêver personne . Le poste est aujourd’hui occupé par une femme Mary Simon. Elle
est née,ce qui est une première au Canada,d’une mère Inuitet donc cousine des
Groenlandais.
Au
total Carney est un personnage important de l‘oligarchie financière occidentale
transnationale devenu le chef de gouvernement d’un pays de 41 millions
d’habitants plus étendu que les Etats-Unis, un pays riche , à la dixième place
mondiale pour le PIB, un pays bien doté en terres agricoles, en pétrole , en gaz
naturel, en minerais métalliques et qui grâce à une production hydroélectrique
assurant 50% des besoins en électricité est un exportateur d’énergie. Sans
oublier que le dollar canadien et la livre sterling sont acceptés comme monnaie
de réserve par la plupart des banques centrales dans le
monde.
Bref
de quoi expliquer son calme lorsqu’il a pris pendant 13 minutes la parole à
Davos le 21 Janvier devant un parterre où ses pairs de la grande finance
internationale étaient nombreux.
Carney
n’est pas socialiste sa brève référence à Vaclav Havel le confirme mais il a
alerté le monde capitaliste occidental sur les dangers qu’il courait en se
soumettant à la politique de Trump qu’il n’a bien sûr pas
nommé.
Son
discours a, dès le lendemain sur les médias officiels comme sur les médias
alternatifs et dans la blogosphère, suscité d’abondantes réactions. Nous nous
proposons de nous livrer le crayon à la main à un exercice très classique :
le commentaire de texte
Mais
une première observation s’impose
Au
forum de Davos la langue commune est l’anglais, parlé soit par des anglophones
soit par des globisophones à l’instar de Macron. Mais nous sommes en Suisse où le
français est une des 4 langues officielles et Carney est le premier ministre
d’un pays où existent deux langues officielles , l’anglais et le français. Bien
qu’anglophone Carney va commencer son discours par une brève introduction en
français marquant ainsi sa différence avec son grand voisin du Sud .Il va
poursuivre en anglais , un anglais souple et nuancé, pimenté d’humour très
« british ». Comparativement le pauvre anglais de Trump est celui d’un
charretiermal dégrossi.
Première remarque générale aucun nom
propre ne figure dans le texte : ni pays ni dirigeant ni expression
médiatique genre « Sud Global », « multipolarité » seuls
apparaissent une fois aupassage l’OMC et l’ONU .
Seconde
remarque générale :- il profite dans sa démarche de l’ambiguïté de la
langue anglaise qui est bien connue des juristes francophones, quand il écrit en
anglais « Greatpower » le français ajoute un article avant le mot
puissance . Evoque-t-il LES grandes puissances donc toutes mais la lise ne suit
pas voire point 1 , ou DES grandes puissance c’est-à-dire certaines d’entre
elles mais là encore lesquelles ? Le doute subsiste. Test imaginaire :
Macron est en train d’écouter Carney utiliser cette expression pensez-vous qu’il
se range d’emblée sans hésitation parmi les « grandes puissances »
évoquées ou bien qu’il lui faut agir comme s’il avait la conviction d’en
être.
Ciblée par Carney l’expression
« ordre international fondé sur des règles » ressassée sans cesse par
la diplomatie étasunienne ne s’appuie sur aucun document.Ni la Charte des
Nations Unies, ni les statuts de l’OMC , ni ceux de l’OCDE ni ceux de la Banque
Mondiale ni ceux du FMI ne font partie du référentiel explicite de cette
expression, qui n’est qu’un simple élément de langage de la domination. On pense
inévitablement à Alice au pays des Merveilles : les mots veulent ce que le
maitre décide seul de ce qu’ils veulent dire.Nous avons, dit Carney ,
« rejoint ses institutions » c’est-à-dire reconnu la domination du
capitalisme international dont ces institutions assuraient l’encadrement
c’est-à-dire que nous acceptions une certaine liberté dans le respect de ses
règles écrites.
« Nous
savions que l'histoire de l'ordre international fondé sur des règles était
partiellement fausse, que les plus forts s'exonéraient quand cela leur
convenait, que les règles commerciales étaient appliquées de façon asymétrique,
et nous savions que le droit international s'appliquait avec une rigueur
variable, selon l'identité de l'accusé ou de la
victime. »
Un
aveu d’importance.Il s’agissait en fait d’une histoire mais pas de l’Histoire
telle que l’écrivent les historiens sérieux plutôt d’une narration élaborée pour
l’opinion publique très proche de l’expression qui vous vient en tête quand,
après une discussion sérieuse que vous souhaitiez avoir avec un tiers sur un
problème concret vous concernant, vous vous dites : « il m’a raconté des histoires » qui
en argot va devenir « il m’a baladé ».
Cette
fiction était utile, et l'hégémonie américaine en particulier contribua à
fournir des biens publics, des voies maritimes ouvertes, un système financier
stable, une sécurité collective et un soutien à des cadres pour résoudre les
différends.
Ce
paragraphe général et superficiel relève de la critique entre gentlemen
impérialistes. La liberté des mers était acquise depuis 1945 et permettait la
prolifération des bases militairesétasuniennes.
Les
cas de piraterie limités au golfe d’Aden et au Golfe de Guinée et
combattusinternationalement la vraie rupture vient d’intervenir dans le Golfe du
Mexique c’est la piraterie d’Etatpratiquée par Trump . Carney l’évoque sans le
citer . Tout me monde a compris.
La
stabilité du système financier ? Désindexation du dollar sur l’or 1971,
création du pétrodollar, crise de la dette des pays en développement qui sont
étranglés 1982, crise financière
1998, crise des subprimes 2008. L’ex capitaine des navires BANQUE d’Angleterre
et Banque du canada n’a décidément pas le mal de mer et tant pis pour Lehman
Brothers et tant pas pour les actionnaires volés et les contribuables rançonnés
dans la grande remise en ordre qui a suivi impliquant les banques et les Etats
qui « nationalisent » brièvement pour sauver la boutique Grand
Capital. Pour les curieux qui veulent des détails la page Wikipédia est bien
faite
https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_crises_mon%C3%A9taires_et_financi%C3%A8res
Quant
à la sécurité collective il ne s’agit que de celle organisée dans l’OTAN. Pas de
sécurité collective pour l’Iran en 1953 ni pour l’Irak en 1999, ni pour la
Yougoslavie en 1991-1998 ni pour la Libye en 2011.Carney ne s’adresse làencore
qu’aux pays occidentaux riches. Il ne s’agit que de leur sécurité collective
imposant de l’insécurité à tous les autres.
Et
de conclure : cet assemblage ne fonctionne plus même pour nous. Il n’ agit
plus de crises de secousses, d’accidents de parcours , il y a rupture .
Le
camp occidental uni - lisons G 7- traversait ces crises. Il est aujourd’hui
désuni et le leader s’est retourné contre les autres , contre l’Union européenne dont les 3
plus gros membres font partie du G7.
Le
désordre s’installe au cours des « deux dernières décennies »
caractérisées comme « une intégration mondiale poussée à
l’extrême » . Il n’en dit pas plus pour ne pas mettre le doigt sur les
plaies : entrée de la Chine dans l’OMC, création de l’OCS , création
des BRICS , création de l’Union Economique eurasiatique, NouvellesRoutes de la
Soie, création de banques de développement s’ajoutant à la Banque mondiale ou la
concurrençant. La création du G20
comme simple élargissement du G7 n’a pas réussi à créer un nouveau pôle
dominant,les 13 nouveaux étant simultanément rattachés à l’un ou l’autredes
nouveaux pôles très actifs.
Ilexplicite
alors la rupture :
« Vous
ne pouvez pas vivre dans le mensonge des avantages mutuels de l’intégration
quand l’intégration se met à devenir la source de votre
subordination.
et
il en tire la conséquence :non pas le repli du chacun pour soi , chacun
seul face au dominateur (hégémon) mais chacun reprenant une certaine autonomie ,
restaurant sa souveraineté .La Canada dontl ’économie est très étroitement liée
à celle de son voisin a fait un pas de côté pendant l’été 2025. Mark Carney a
rendu visite au Président chinois et il a convenu de lui vendre du pétrole. En
ne considérant pas comme Trump la Chine comme son adversaire stratégique, Il a
ainsi reconquis une partie de sa souveraineté.
Carney
précise alors que son discours aux puissances moyennes – sous-entendu du monde
occidental - et il les invite à suivre son exemple.
Il
reconnait que les puissances moyennes se sont reposées sur l’OMC, l’ONU, les COP
successives mais que ces institutions sont menacées car elles ne sont plus
respectées. En conséquence les pays qui ne peuvent pas se nourrir, sont
dépendants énergétiquement , n’ont pas de défense indépendante,sont conduits à
se protéger eux-mêmes.
Pourtant
le repli sur soi n’est pas la solution.
« Mais
soyons lucides sur la direction que cela mène. Un monde de forteresses sera plus
pauvre, plus fragile et moins durable. »
A
ce point Carney fait écho à la position constante de la Chine que le premier
ministre chinois est venu rappeler à Davos et à laquelle il s’est lui-même
rallié trés officiellement en 2025.
Et
pour bien faire comprendre en quoi il est en désaccord avec Trump ,
« Nous visons à la fois à avoir des
principes et à être pragmatiques. Fondés sur des principes dans notre engagement
envers les valeurs fondamentales, la souveraineté, l'intégrité territoriale,
l'interdiction de l'usage de la force sauf si cela est conforme à la Charte des
Nations Unies et le respect des droits de l'homme. »
Mais
ne rêvonspas il cite tout aussitôt des prises de position sur l’Ukraine ,les
pays baltes les clubs d’acheteurs desmembres du G7 pour les minéraux critiques.
Il tente de sauver les règles du jeu occidental que Trump met en péril etil pose
que ce sont les puissances moyennes occidentales sans les nommer qui
doivent s’unir à la fois contre Trump mais surtout contre les autres grandes
puissances.
Trump n’est
pas assez sot pour ne pas avoir compris qu’il était critiqué . Deux réactions
ont suivi : une immédiate et désormais classique : augmentation des droits de douane si la
Canada continue à commercer avec la Chine, l’autre plus perverse qui commence à
être visible et qui est une démarche de type « vénézuélien »
consistant à favoriser la sortie de l’Etat d’Alberta où est extraite la plus
grosse partie du pétrole exporté aux Etats-Unis l’Alberta devenant par défaut le
51° état des Etats-Unis. Trump confirme qu’il n’est pas un chef d’Etat mais un
simple promoteur immobilier à visée mondiale qui manœuvre pour s’approprier les
meilleurs terrains.
C’est ainsi qu’il faut comprendre la
création du BOARD OF PEACE lancé le lendemain à Davos . Car les mots ont un
sens. BOARD c’est la CONSEIL d’ADMINISTRATION d’une entreprise capitaliste à
différencier du COUNSIL (Conseil) au sens du CONSEIL DE SECURITE DE L’ONU. TRUMP
fondateur et PDG de cette nouvelle banqued’investissementa décidé que pour
entrer au Conseil d’administration il faudraitacquérir en tant que membre
fondateur une part d’un milliard de dollars. Mais si le propriétaire du terrain
convoité ne veut pas vendre il faut le menacer et alors Trump déploie ses
porte-flingues à commencer par le plus expérimenté NETANYAHOU ,c’est la Naqba
mondialisée. Sans oublier les égorgeurs d’AlCaïda.
Face
à cette réalité qu’il côtoie de très près, CARNEY tente de promouvoir une sorte
de Fronde de la grande noblesse face au nouveau monarque qui dans lamise en
place de la monarchie absolue ne la respecte plus. Mais nous ne sommes plus simplement en
France au XVII ° sièclemoment où s’établit fermement la domination blanche
européenne sur le monde,le règne de Louis XIV commence en 1643 la dynastie des
Ming s’effondre en 1644 et l’éclipse chinoise va durer jusqu’en 1949. Cette
noblesse n’est que celle du capital financier globalisteet feint de ne pas voir
émerger le tiers-état planétaire des peuples de couleur ou si elle le voit elle
pense qu’il est encore temps de le diviser pour se rallier les éléments les
moins progressistes. Un premier tri sera fait par l’entrée au BOARD OF
PEACE.
En
face nous avons une communauté humaine multicolore soucieuse de l’avenir commun
sur cette unique planète dont les sols, les eaux et les ressources ne peuvent
plus longtemps être partagés à coup de canon. Le temps des voyous s’achève
.
***
Transcription
complète des parties anglaises des propos de Carney.
Il
semble que chaque jour nous nous rappelions que nous vivons à une époque de
rivalité entre grandes puissances — que l'ordre fondé sur les règles s'effrite,
que les forts peuvent faire ce qu'ils peuvent, et que les faibles doivent
souffrir ce qu'ils doivent.
Et
cet aphorisme de Thucydide est présenté comme inévitable, comme la logique
naturelle des relations internationales qui se réaffirme. Et face à cette
logique, il existe une forte tendance chez les pays à suivre, à s'entendre, à
s'accommoder, à éviter les ennuis, à espérer que la conformité apportera la
sécurité.
Eh
bien, ça ne le sera pas. Alors, quelles sont nos options ?
En
1978, le dissident tchèque Václav Havel, futur président, écrivit un essai
intitulé « Le pouvoir des impuissants », dans lequel il posait une question
simple : comment le système communiste se maintenait-il ?
Et
sa réponse commença par un marchand de légumes.
Chaque
matin, le commerçant place une enseigne dans sa vitrine : « Ouvriers du monde,
unissez-vous. » Il n'y croit pas. Personne ne le fait. Mais il place quand même
le panneau pour éviter les ennuis, pour signaler la cohérence, pour s'entendre.
Et parce que chaque commerçant dans chaque rue fait de même, le système persiste
— non pas uniquement par la violence, mais par la participation de gens
ordinaires à des rituels qu'ils savent en privé être faux.
Havel
a qualifié cela de mensonge. Le pouvoir du système ne vient pas de sa vérité,
mais de la volonté de chacun de jouer comme si c'était vrai. Et sa fragilité
provient de la même source. Quand même une seule personne cesse de se produire,
quand le marchand de légumes enlève son panneau, l'illusion commence à se
fissurer.
Amis,
il est temps que les entreprises et les pays retirent leurs
pancartes.
Pendant
des décennies, des pays comme le Canada ont prospéré sous ce que nous appelions
l'ordre international fondé sur des règles. Nous avons rejoint ses institutions,
loué ses principes, profité de sa prévisibilité. Et à cause de cela, nous
pourrions mener des politiques étrangères fondées sur des valeurs sous sa
protection.
Nous
savions que l'histoire de l'ordre international fondé sur des règles était
partiellement fausse, que les plus forts s'exonéraient quand cela leur
convenait, que les règles commerciales étaient appliquées de façon asymétrique,
et nous savions que le droit international s'appliquait avec une rigueur
variable, selon l'identité de l'accusé ou de la victime.
Cette
fiction était utile, et l'hégémonie américaine en particulier contribua à
fournir des biens publics, des voies maritimes ouvertes, un système financier
stable, une sécurité collective et un soutien à des cadres pour résoudre les
différends.
Nous
avons donc placé le panneau à la fenêtre. Nous avons participé aux rituels, et
nous avons largement évité de dénoncer les écarts entre rhétorique et
réalité.
Ce
marché ne fonctionne plus.
Permettez-moi
d'être direct. Nous sommes en pleine rupture, pas en transition.
Au
cours des deux dernières décennies, une série de crises en finance, santé,
énergie et géopolitique ont mis en lumière les risques d'une intégration
mondiale extrême. Mais plus récemment, les grandes puissances ont commencé à
utiliser l'intégration économique comme armes, les tarifs comme levier,
l'infrastructure financière comme coercition, les chaînes d'approvisionnement
comme vulnérabilités à exploiter.
On
ne peut pas vivre dans le mensonge du bénéfice mutuel par l'intégration lorsque
l'intégration devient la source de votre subordination.
Les
institutions multilatérales sur lesquelles les puissances moyennes se sont
appuyées — l'OMC, l'ONU, la COP, l'architecture même de la résolution collective
des problèmes — sont menacées. En conséquence, de nombreux pays en tirent les
mêmes conclusions : ils doivent développer une plus grande autonomie stratégique
dans l'énergie, l'alimentation, les minéraux critiques, la finance et les
chaînes d'approvisionnement. Et cette impulsion est compréhensible.
Un
pays qui ne peut pas se nourrir, se ravitailler ou se défendre a peu d'options.
Quand les règles ne vous protègent plus, vous devez vous protéger
vous-même.
Mais
soyons lucides sur la direction que cela mène. Un monde de forteresses sera plus
pauvre, plus fragile et moins durable.
Et
il y a une autre vérité : si les grandes puissances abandonnent même la
prétention des règles et des valeurs pour poursuivre sans entrave leur pouvoir
et leurs intérêts, les gains du transactionnalisme deviendront plus difficiles à
reproduire.
Les
hégémons ne peuvent pas monétiser continuellement leurs relations. Les alliés se
diversifieront pour se protéger de l'incertitude. Ils achèteront une assurance,
augmenteront les options pour reconstruire leur souveraineté — une souveraineté
autrefois fondée sur des règles mais qui sera de plus en plus ancrée dans la
capacité à résister à la pression.
Cette
salle sait que c'est un classique de la gestion des risques. La gestion des
risques a un prix, mais ce coût d'autonomie stratégique, de souveraineté, peut
aussi être partagé. Les investissements collectifs dans la résilience coûtent
moins cher que chacun construisant sa propre forteresse. Les normes partagées
réduisent les fragmentations. Les complémentarités sont à somme
positive.
La
question pour les puissances moyennes comme le Canada n'est pas de s'adapter à
la nouvelle réalité — nous devons le faire.
La
question est de savoir si nous nous adaptons simplement en construisant des murs
plus hauts, ou si nous pouvons faire quelque chose de plus
ambitieux.
Le
Canada a été parmi les premiers à entendre l'électrochoc, ce qui nous a conduits
à changer fondamentalement notre posture stratégique. Les Canadiens savent que
nos anciennes hypothèses confortables selon lesquelles notre géographie et nos
adhésions aux alliances conféraient automatiquement prospérité et sécurité,
cette hypothèse n'est plus valable. Et notre nouvelle approche repose sur ce
qu'Alexander Stubb, le président finlandais, a appelé le réalisme basé sur la
valeur.
Ou,
pour le dire autrement, nous visons à être à la fois de principes et
pragmatiques. Fondés sur des principes dans notre engagement envers les valeurs
fondamentales, la souveraineté, l'intégrité territoriale, l'interdiction de
l'usage de la force sauf si cela est conforme à la Charte des Nations Unies et
le respect des droits de l'homme.
Et
pragmatique en reconnaissant que le progrès est souvent incrémental, que les
intérêts divergent, que tous les partenaires ne partageront pas toutes nos
valeurs.
Nous
nous engageons donc de manière large, stratégique, les yeux ouverts. Nous
affrontons activement le monde tel qu'il est, sans attendre un monde que nous
souhaitons être.
Nous
calibrons nos relations pour que leur profondeur reflète nos valeurs, et nous
privilégions un engagement large pour maximiser notre influence, compte tenu de
la fluidité actuelle du monde, des risques que cela représente et des enjeux
pour la suite.
Et
nous ne comptons plus seulement sur la force de nos valeurs, mais aussi sur la
valeur de notre force.
Nous
construisons cette force à la maison. Depuis l'arrivée de mon gouvernement au
pouvoir, nous avons réduit les impôts sur les revenus, les plus-values et les
investissements des entreprises. Nous avons levé toutes les barrières fédérales
au commerce interprovincial. Nous accélérons des investissements d'un trillion
de dollars dans l'énergie, l'IA, les minéraux critiques, les nouveaux corridors
commerciaux et au-delà. Nous doublons nos dépenses de défense d'ici la fin de
cette décennie, et cela de manière à renforcer nos industries nationales. Et
nous nous diversifions rapidement à l'étranger.
Nous
avons conclu un partenariat stratégique global avec l'UE, incluant l'adhésion à
SAFE, les accords européens d'approvisionnement en matière de défense. Nous
avons signé 12 autres accords commerciaux et de sécurité sur quatre continents
en six mois.
Ces
derniers jours, nous avons conclu de nouveaux partenariats stratégiques avec la
Chine et le Qatar. Nous négocions des accords de libre-échange avec l'Inde,
l'ASEAN, la Thaïlande, les Philippines et le Mercosur.
,
nous visons à être à la fois de principes et pragmatiques. Fondés sur des
principes dans notre engagement envers les valeurs fondamentales, la
souveraineté, l'intégrité territoriale, l'interdiction de l'usage de la force
sauf si cela est conforme à la Charte des Nations Unies et le respect des droits
de l'homme.
En
d'autres termes, différentes coalitions pour différentes questions basées sur
des valeurs et des intérêts communs. Donc, sur l'Ukraine, nous sommes un membre
central de la Coalition des Volontaires et l'un des plus grands contributeurs
par habitant à sa défense et à sa sécurité.
Sur
la souveraineté arctique, nous soutenons fermement le Groenland et le Danemark
et soutenons pleinement leur droit unique de déterminer l'avenir du
Groenland.
Notre
engagement envers l'article 5 de l'OTAN est inébranlable, nous travaillons donc
avec nos alliés de l'OTAN, y compris les Huit nordiques-baltes, pour renforcer
la sécurité des flancs nord et ouest de l'alliance, notamment grâce aux
investissements sans précédent du Canada dans les radars au-delà de l'horizon,
les sous-marins, les avions et les bottes au sol — des bottes sur la
glace.
Le
Canada s'oppose fermement aux tarifs sur le Groenland et appelle à des
pourparlers ciblés pour atteindre nos objectifs communs de sécurité et de
prospérité dans l'Arctique.
Sur
le commerce plurilatéral, nous défendons les efforts visant à construire un pont
entre le Partenariat transpacifique et l'Union européenne, ce qui créerait un
nouveau bloc commercial de 1,5 milliard de personnes.
Sur
les minéraux critiques, nous formons des clubs d'acheteurs ancrés dans le G7
afin que le monde puisse se diversifier loin de l'offre concentrée. Et sur l'IA,
nous coopérons avec des démocraties partageant les mêmes idées pour nous assurer
que nous ne soyons finalement pas contraints de choisir entre hégémons et
hyperscalers.
Ce
n'est pas un multilatéralisme naïf, ni une dépendance à leurs institutions. Il
s'agit de construire des coalitions qui travaillent problème par problème avec
des partenaires qui partagent suffisamment de points communs pour agir ensemble.
Dans certains cas, cela correspond à la grande majorité des nations. Ce qu'elle
fait, c'est créer un réseau dense de connexions à travers le commerce,
l'investissement et la culture, sur lequel nous pouvons nous appuyer pour les
défis et opportunités futurs.
Notre
point de vue est que les puissances moyennes doivent agir ensemble car si nous
ne sommes pas à table, nous sommes au menu.
Mais
je dirais aussi que les grandes puissances peuvent se permettre, pour l'instant,
de faire les choses seules. Ils disposent de la taille du marché, de la capacité
militaire et du levier pour dicter les conditions. Les puissances moyennes ne le
font pas. Mais lorsque nous ne négocions que bilatéralement avec un hégémon,
nous négocions à partir de la faiblesse. Nous acceptons ce qui est proposé. Nous
nous disputons pour être les plus accommodants.
Ce
n'est pas de la souveraineté. C'est la performance de la souveraineté tout en
acceptant la subordination.
Dans
un monde de rivalité entre grandes puissances, les pays intermédiaires ont un
choix : se disputer les faveurs, ou s'unir pour créer une troisième voie avec
impact. Nous ne devrions pas laisser la montée du pouvoir dur nous aveugler sur
le fait que le pouvoir de légitimité, d'intégrité et de règles restera fort si
nous choisissons de l'exercer ensemble.
Ce
qui me ramène à Havel. Que signifie pour les puissances moyennes de vivre la
vérité ?
D'abord,
cela signifie nommer la réalité. Cessez d'invoquer un ordre international fondé
sur des règles comme s'il fonctionnait encore comme annoncé. Appelez cela par ce
que c'est : un système d'intensification de la rivalité entre grandes puissances
où les plus puissants poursuivent leurs intérêts en utilisant l'intégration
économique comme coercition.
Cela
signifie agir de manière cohérente, appliquer les mêmes normes aux alliés et
rivaux. Lorsque les puissances moyennes critiquent l'intimidation économique
d'un côté mais restent silencieuses lorsqu'elle vient d'une autre, nous gardons
le panneau dans la fenêtre.
Cela
signifie construire ce en quoi nous prétendons croire, plutôt que d'attendre que
l'ancien ordre soit rétabli. Cela signifie créer des institutions et des accords
qui fonctionnent comme décrit, et cela signifie réduire le levier qui permet la
coercition.
Cela
signifie construire une économie intérieure forte. Cela devrait être la priorité
immédiate de tout gouvernement.
Et
la diversification internationale n'est pas seulement une prudence économique ;
C'est une base matérielle pour une politique étrangère honnête, car les pays
gagnent le droit à des positions de principe en réduisant leur vulnérabilité aux
représailles.
Donc,
le Canada. Le Canada a ce que le monde veut. Nous sommes une superpuissance
énergétique. Nous détenons d'immenses réserves de minéraux critiques. Nous avons
la population la plus instruite au monde. Nos fonds de pension comptent parmi
les plus grands et les plus sophistiqués investisseurs au monde. En d'autres
termes, nous avons un talent exceptionnel. Nous avons également un gouvernement
doté d'une immense capacité fiscale pour agir de manière décisive. Et nous avons
les valeurs auxquelles beaucoup d'autres aspirent.
Le
Canada est une société pluraliste qui fonctionne. Notre place publique est
bruyante, diversifiée et libre. Les Canadiens restent engagés en faveur de la
durabilité. Nous sommes un partenaire stable et fiable dans un monde qui n'est
en rien le cas, un partenaire qui construit et valorise les relations à long
terme.
Et
nous avons autre chose : nous avons la reconnaissance de ce qui se passe et la
détermination d'agir en conséquence. Nous comprenons que cette rupture nécessite
plus qu'une simple adaptation. Cela exige de l'honnêteté sur le monde tel qu'il
est.
Nous
allons enlever un panneau par la fenêtre.
Nous
savons que l'ancien ordre ne reviendra pas. Nous ne devrions pas le pleurer. La
nostalgie n'est pas une stratégie, mais nous croyons qu'à partir de la fracture,
nous pouvons construire quelque chose de plus grand, de meilleur, de plus fort,
plus juste. C'est la tâche des puissances moyennes, les pays qui ont le plus à
perdre d'un monde de forteresses et le plus à gagner d'une véritable
coopération.
Les
puissants ont leur pouvoir. Mais nous avons aussi quelque chose : la capacité
d'arrêter de faire semblant, de nommer les réalités, de renforcer notre force
chez nous et d'agir ensemble.
C'est
la voie du Canada. Nous la choisissons ouvertement et avec confiance, et c'est
une voie largement ouverte à tout pays prêt à l'emporter avec
nous.
Merci beaucoup.
