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Il y a 73 ans, les États-Unis et la CIA ont fait basculer le destin de l’Iran, voici le récit d’un coup d’État oublié

mardi 10 mars 2026, par anonyme (Date de rédaction antérieure : 9 mars 2026).

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Vendredi 6 mars 2026

Alexis Kopp

Alors que les États-Unis de Donald Trump continuent de bombarder l’Iran pour provoquer la chute de la République islamique, l’édition du soir vous propose de revenir sur un épisode méconnu de l’histoire iranienne, en 1953. Cette année-là, un coup d’État provoque la chute d’un Premier ministre nationaliste. Dans l’ombre, déjà, la Maison-Blanche et la CIA tirent les ficelles, ramenant au pouvoir le Chah qui fut à son tour renversé, en 1979.

Il est 9 h 40, heure locale, samedi 28 février 2026, quand les habitants de Téhéran, la capitale de l’Iran, entendent les premières détonations. Ces frappes israéliennes « préventives » sont menées de concert avec les États-Unis, quelques minutes après l’annonce faite par le président américain Donald Trump du déclenchement de l’opération « Fureur épique » pour renverser le régime de la République islamique, à la tête de l’Iran, depuis 1979.

Ce n’est pas la première fois que la Maison-Blanche s’immisce dans les affaires iraniennes en espérant susciter un changement de régime politique. En 1953, déjà, les services secrets américains ont fomenté un coup d’État aboutissant au renversement du Premier ministre en poste, le nationaliste Mohammad Mossadegh. L’épisode, méconnu, a pourtant changé le destin de l’Iran, nourrissant un sentiment antiaméricain qui n’a cessé de croître durant le règne de plus en plus brutal du dernier Chah, Mohammad Reza Pahlavi, soutenu par Washington. Une haine que les religieux n’ont pas manqué d’exploiter lors de la révolution islamique de 1979.

Une histoire de pétrole

Alors, pourquoi l’Oncle Sam souhaitait-il tant la chute de Mohammad Mossadegh, sacré « homme de l’année » par le prestigieux magazine Time, en 1952 ? La raison principale tient en un mot : le pétrole, dont l’Iran est un producteur majeur, dans les années 1950. Mais, depuis la découverte d’un gisement dans le sud-ouest du pays par les Britanniques, en 1908, la précieuse ressource est exploitée et raffinée par l’Anglo-Iranian Oil Compagny, une société britannique qui capte la grande partie des revenus issus de son exportation. Aux dépens, donc, du trésor iranien.

Nommé Premier ministre en 1951, Mohammad Mossadegh se fait l’ardent défenseur d’une vieille revendication du peuple iranien : nationaliser le pétrole pour mettre fin à la mainmise britannique. « Le pétrole iranien garantissait une sécurité d’approvisionnement pour l’empire britannique », explique l’iranologue Yann Richard, auteur d’ouvrages de référence comme Le grand Satan, le shah et l’imam et L’Iran, de 1800 à nos jours. « Pendant la Première Guerre mondiale, les Ottomans et les Allemands ont cherché à couper l’approvisionnement de la marine britannique en s’emparant des sites de production dans le sud de l’Iran. Cela montre l’importance du pétrole iranien, qui n’a cessé d’augmenter durant l’entre-deux-guerres. »

Plusieurs fois ministre dans les années 1920, Mohammad Mossadegh est un homme politique expérimenté quand il est nommé Premier ministre de l’Iran, en 1951. Il cultive une image de vieux sage, prenant l’habitude de recevoir ses invités allongé dans son lit. (Photo : Archives DR)

Problème, les Britanniques « ne lâchaient rien et manipulaient tout ». En 1930, le Chah, Reza Pahlavi, essaye bien de renégocier l’accord, mais Londres n’accepte qu’une révision mineure, menaçant de cesser toute exploitation. Coincé entre l’URSS et les territoires de l’Empire britannique, l’Iran est soumis à l’influence de ses deux puissants voisins, qui occupent chacun une partie du territoire pendant la Seconde Guerre mondiale, afin de sécuriser le ravitaillement en pétrole de l’armée russe. En 1941, les Britanniques se débarrassent du Chah, sympathisant des forces de l’Axe, au profit de son jeune fils, Mohammad Reza Pahlavi.

Faut-il nationaliser l’or noir ?

Les troupes alliées parties, la question du pétrole revient au cœur des débats politiques iraniens. Le Front national, dirigé par Mohammad Mossadegh, prône la nationalisation totale de l’or noir, perçue comme un moyen d’affirmer la souveraineté iranienne. La question anime les débats à l’assemblée, chargée de voter les lois : l’Iran est alors une monarchie constitutionnelle. Le Chah, malgré lui, est essentiellement tenu à un rôle de représentation, « un peu comme le roi d’Angleterre », précise Yann Richard.

Le climat politique est tendu. Le 7 mars 1951, le Premier ministre Haj Ali Razmara, un général qui cherchait une alternative à la nationalisation du pétrole iranien, est assassiné. Son successeur fait voter la loi sur la nationalisation pétrolière. Dans la foulée, Mohammad Mossadegh est à son tour nommé Premier ministre, le 29 avril, à la tête d’une coalition soutenue par le parti communiste iranien, le Toudeh, et les factions religieuses, tous favorables à la nationalisation du pétrole. Farouchement antibritannique, « Mohammad Mossadegh est très populaire mais il est détesté par le Chah, car c’est un descendant de la tribu des Qadjars, qui a régné sur l’Iran, jusqu’en 1924 », rappelle Yann Richard.

Le Chah Mohammad Reza Palhavi et son épouse, l’impératrice Farah Palhavi, lors de leur cérémonie de mariage à Téhéran, en 1959. (Photo : Pars News Agency via AFP)

Les Britanniques congédiés

Vieux routier de la politique, ce juriste de formation, qui a fait ses études en France, défend lui-même la nationalisation du pétrole iranien devant la Cour de justice internationale et le Conseil de sécurité des Nations Unies. Grand orateur, le « docteur Mossadegh » prend même la peine de s’exprimer, dans un français parfait, sur les ondes de la Radiodiffusion française pour présenter son projet : « Mettre fin aux entraves apportées depuis un demi-siècle à notre indépendance, à notre prospérité, par le biais de l’Anglo Iranian Compagny. »

En 1951, les ingénieurs britanniques sont obligés de quitter la raffinerie d’Abadan, sur laquelle le drapeau iranien est dressé. Soucieux de démontrer que l’Iran a besoin d’eux pour exploiter l’or noir, les Britanniques imposent un blocus. (Photo : Archives DR)

On ferme les pipelines, les affiches écrites en anglais sont arrachées, le drapeau iranien flotte sur Abadan, plus grande raffinerie du pays. Les ingénieurs britanniques sont remerciés. En réaction, la Grande-Bretagne rompt les relations diplomatiques et met en place un blocus sévère, début 1952. L’embargo sur le pétrole iranien est imposé militairement. L’économie s’effondre et la popularité de Mossadegh s’érode. « Les promesses ne sont pas tenues : on avait fait miroiter aux Iraniens des revenus supérieurs grâce à la nationalisation, détaille Yann Richard. Mossadegh est parvenu à garder le contrôle politique, mais au moyen de trucages d’élections, ce qui donnait une mauvaise image de sa gouvernance. Il est de plus en plus isolé. »

Opération « Ajax »

Les Britanniques font appel aux États-Unis pour jouer les médiateurs et trouver une porte de sortie. Au départ, le président démocrate Harry S. Truman joue la carte de la modération et de la négociation avec l’Iran. Mais l’arrivée à la Maison-Blanche d’un Républicain, le général Dwight Eisenhower, en 1953, change la donne. En pleine Guerre froide, il craint que Téhéran ne bascule dans le camp de l’URSS et voit d’un mauvais œil l’alliance de Mossadegh avec le parti communiste. Des craintes confirmées par des documents internes à la CIA, déclassifiés, en 2013, et dans lesquels l’agence de renseignement américaine reconnaît avoir orchestré le coup d’État d’août 1953.

Début août 1953, Mohammad Mossadegh organise un référendum pour limiter les pouvoirs du Chah, une initiative soutenue par le parti communiste iranien, le Toudeh. (Photo : Archives DR)

Après le coup d’État du 15 août déjoué, les partisans de Mossadegh et du parti communiste descendent dans la rue, déboulonnant des statues du père du Chah, comme ici, sur la place centrale de Téhéran. (Photo : Archives DR)

En réalité, la tentative américaine a d’abord échoué. Les agents de Washington ont infiltré l’armée, acheté des journaux, financé des agitateurs. C’est l’opération « Ajax ». Le Chah est également approché. Il se méfie des ambitions de Mossadegh, qui organise, début août 1953, un référendum pour réduire le pouvoir du Chah, une initiative soutenue par les communistes. Très hésitant, Mohammad Reza Palhavi finit par accepter de nommer un Premier ministre favorable à la reprise des négociations concernant le pétrole iranien. Le 15 août, un officier doit transmettre un décret informant Mossadegh de son renvoi. Mais l’homme est immédiatement arrêté : prévenu par le chef du parti communiste iranien, dont des espions ont infiltré l’armée, Mossadegh a été informé du plan manigancé par le Chah. Celui-ci prend la fuite, direction Rome.

Un coup d’État qui manque de capoter

Mohammad Mossadegh exulte, des statues du père de Mohammad Reza Pahlavi sont même déboulonnées. Mais le coup d’État connaît un rebondissement étonnant : les mollahs - chefs religieux dans l’islam chiite, craignant plus que tout que Mossadegh fasse basculer l’Iran dans le communisme, mobilisent les foules de mécontents pour protester. Ils s’appuient notamment sur la colère des commerçants du bazar, ruinés par le blocus britannique. Le 19 août, les manifestants défilent dans les rues pour réclamer le retour du Chah, bientôt rejoints par des unités de policiers et de soldats. Acculé dans sa résidence, Mossadegh est arrêté.

Le 19 août, à l’appel notamment des mollahs, une foule de mécontents descend dans les rues pour réclamer le retour du Chah. Les manifestants incendient les locaux et les kiosques des journaux communistes et pros Mossadegh. (Photo : Archives DR)

Acculé dans sa maison, qui est détruite et pillée, Mohammad Mossadegh est arrêté puis condamné à la prison. Le Chah retrouve son trône, avec le soutien des États-Unis. (Photo : Archives DR)

« La mobilisation des mollahs, immense et impressionnante, a sans doute surpris les Américains, qui se sont ensuite attribué tout le mérite du coup d’État, éclaire Yann Richard. La création de la CIA était récente et si le coup d’État n’avait pas été l’œuvre de la CIA, les agents qui avaient dépensé tant d’argent se seraient fait renvoyer et peut-être que l’agence aurait été dissoute. » De retour au pays, le Chah, avec l’aide des Américains, sort renforcé de cet épisode, tout comme, dans un premier temps, les mollahs. « Le Chah avait compris qu’il avait besoin des mollahs et il a laissé faire, par exemple, la persécution des Bahaïs, une minorité non musulmane, indique Yann Richard. À la fin de son règne, c’était tout l’inverse. »

Jugé par la justice iranienne, Mohammad Mossadegh est placé en résidence surveillée jusqu’à sa mort à 84 ans, en 1967. La nationalisation du pétrole iranien s’est poursuivie sans lui, plus progressivement et en associant au processus les sociétés pétrolières étrangères, sans majorité donnée aux Britanniques. Les immenses bénéfices issus de l’exportation du pétrole ont permis au Chah d’étendre toujours plus sa mainmise sur l’Iran et, par l’implication croissante des Américains, sa dépendance à Washington. Une mainmise de plus en plus brutale, de plus en plus impopulaire aussi, au point de réhabiliter la figure de Mossadegh, idéalisée. « Aujourd’hui encore, des Iraniens se mettent au garde à vous quand on parle de lui, note Yann Richard. C’est comme Nasser en Égypte ou Gandhi en Inde. Mais il a manqué de souplesse pour contourner le coup d’État et convaincre Eisenhower. » Le destin de l’Iran aurait, peut-être, été différent.

Salut Annie,

Je viens de reproduire un article sur Mossadegh et le coup d’État de 1953. Pourrais-tu me dire s’il est correct à ton avis ?

Amitié,
do

Sa réponse est dans l’encadré ci-dessous :

Comme d’habitude, l’argument « Guerre froide », guerre au communisme, omniprésent, certes, ne sert que de couverture : les Américains voulaient avant tout piquer le pétrole iranien (dont le parti Tudeh était un vrai garant, par son rôle national, qui a contraint Mossadegh à s’appuyer sur lui) ‑‑ comme tout le pétrole que les Anglais avaient eux-mêmes piqué, considérablement augmenté depuis 1918 (avec la défaite de l’empire ottoman). Ils ont réussi à arracher aux Anglais d’Arabie Saoudite pendant la guerre, ils ont grenouillé en Iran pendant toute la période, et payé, comme ailleurs, des hommes politiques et des militaires pourris, dont l’ancien germanophile Fazlollah Zahedi (cf. les Foreign Relations of the United States (archives américaines publiées, en ligne) sont bourrés de référence pendant tout le 20e siècle (le vol. 10 de FRUS, 1952-1954 y est entièrement consacré). L’historiographie américaine est gigantesque sur la question.

Quant aux fonds du SDECE (1945-1963) et https://fr.wikipedia.org/wiki/Fazlo… et https://en.wikipedia.org/wiki/Fazlo…), ils sont hallucinants. Dans les 15 jours qui ont suivi leur coup d’État d’août 1953 (Opération Ajax), les Américains ont balayé tous les accords passés par l’Iran avec tout autre pays non seulement sur le pétrole mais sur tout autre échange commercial. (dont l’URSS, liée à son partenaire par « accord de clearing », qui avait d’intenses relations avec l’Iran et des droits pétroliers importants dans le Nord). Pour la réorganisation de l’Anglo-Iranian Oil Company en 1954, voir

https://en.wikipedia.org/wiki/Conso…

L’argument de la jeunesse de la CIA est irrecevable, et celui de son risque de dissolution encore plus : avant la CIA, il y avait l’OSS, et entre les deux, le CIG. Tous les chefs de la jeune CIA l’ont été dans l’OSS depuis la fondation de 1941… L’argument sur l’éventuelle conviction de Eisenhower est naturellement erroné, je n’arrive même pas à comprendre comment ce géographe peut dire pareille énormité !

Également faux : « La nationalisation du pétrole iranien s’est poursuivie sans lui, plus progressivement et en associant au processus les sociétés pétrolières étrangères, sans majorité donnée aux Britanniques. »Et de quelle « nationalisation » s’agit-il en 1973 ?, voir les dernières références, « Aftermath » et « 1973 Sale and Purchase Agreement ».

Donc, les derniers paragraphes sont à revoir.

Amitiés,
Annie

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