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Ukraine, nucléaire, réarmement : où est passé le pacifisme des Écologistes ?

vendredi 27 mars 2026, par anonyme (Date de rédaction antérieure : 27 mars 2026).

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Publié le 27 mars 2026 à 07h30
Modifié le 27 mars 2026 à 10h12

Léa Guedj

Helkarava / Reporterre

Loin de ses origines radicalement antimilitaristes, le parti écologiste français soutient désormais le « réarmement » français et européen. Itinéraire d’un changement de doctrine au nom du « réalisme politique ».

Les États de l’Union européenne s’accordent désormais majoritairement sur un « réarmement » qui implique une hausse considérable des dépenses pour le secteur de la défense. En France, après une première hausse du budget militaire — doublé en dix ans pour atteindre 413 milliards d’euros jusqu’en 2030 dans la loi de programmation militaire actuelle —, une nouvelle augmentation est prévue en avril. Une politique justifiée par le contexte de la guerre russe en Ukraine et les revirements de la politique étrangère des États-Unis.

Le parti des Écologistes français défend cet objectif de réarmement européen, tout en revendiquant le « pacifisme » dans son « ADN ». Une position défendue au nom d’un « réalisme politique », mais en rupture avec une partie de l’organisation politique, et des mouvements écologistes non partisans qui renouent avec l’antimilitarisme et l’anti-impérialisme. Les Soulèvements de la Terre, par exemple, font partie de la coalition Guerre à la guerre, fermement opposée aux objectifs de réarmement, qui a lancé une nouvelle campagne d’actions en janvier contre le fabricant d’armes français Thales.

Le fossé idéologique se creuse entre ces militants écologistes qui dénoncent les liens entre militarisation et écocide, et les représentants du parti Les Écologistes (ex-Europe Écologie-Les Verts, EELV). Dès le lendemain du premier jour de l’offensive russe sur l’Ukraine, l’ancien secrétaire national d’EELV et actuel coprésident de sa délégation française au Parlement européen, David Cormand, écrivait sur son blog : « Le pacifiste que je suis répugne à l’écrire, mais il convient de se préparer à d’autres offensives et donc à pouvoir nous en défendre. L’ère dans laquelle nous entrons est pleine de périls et nous ne pouvons pas espérer nous y préparer à la manière de l’autruche. »

« Une injonction paradoxale qui détruit la notion même de pacifisme »

En mars 2025, le groupe écologiste et social a appelé à un engagement militaire renforcé auprès de l’Ukraine, lors d’un débat organisé à l’Assemblée nationale. Une position exprimée au nom du « droit d’autodétermination » du peuple ukrainien, expliquait Cyrielle Chatelain, interrogée par Reporterre.

Mais la présidente du groupe allait plus loin, en appelant l’Union européenne à « s’affirmer comme une force politique, ce qui implique, dans le contexte actuel, de s’affirmer aussi comme une force militaire », et à « accélérer la mise en place d’une défense européenne ».

Le parti adhère désormais à la volonté du gouvernement d’accroître les investissements dans l’armement. « Évidemment qu’on a le droit de débattre de comment on finance [plus d’armement]. Mais on ne va pas débattre du principe de se préparer à des agressions violentes », assumait la secrétaire nationale du parti Marine Tondelier sur le plateau de Public Sénat en mars 2025.

« Quand on arrive à concilier le pacifisme et l’extension du militarisme dans une même phrase, c’est une injonction paradoxale qui détruit la notion même de pacifisme », analyse Bruno Villalba, professeur en sciences politiques à AgroParisTech. En adhérant à la remilitarisation tout en se revendiquant pacifiste, des figures du parti semblent adhérer à l’adage « si tu veux la paix, prépare la guerre », « alors qu’à l’origine de l’écologie politique, il y avait l’idée que l’armement conduit nécessairement à la destruction des peuples et de la Terre, notamment à travers l’opposition au nucléaire », souligne le professeur.

Militarisation sous conditions

L’évolution des discours des représentants des Écologistes sur l’armement coïncide avec l’élaboration d’une nouvelle doctrine par la commission Défense du parti, créée en avril 2024. Lancée pour « renforcer [sa] définition des politiques régaliennes », cette commission appelle à la « construction d’une défense commune » de l’Union européenne, « suffisamment dissuasive pour mettre un terme aux agressions russes, comme pour garantir son autonomie industrielle ».

C’est un réarmement sous conditions que propose cette commission. Celui-ci doit être associé à « une réorientation de la production et des ventes vers nos alliés européens ». Il doit aussi s’accompagner d’une transition de l’armée française vers les énergies renouvelables, « l’adoption de pratiques durables » et la « protection des écosystèmes sensibles ».

Les forces armées françaises pourraient ainsi « être employées en accord avec les principes de l’écologie politique ». Enfin, comme l’indique la motion « Europe de la Défense » adoptée par le parti, ce réarmement ne doit pas se faire « au détriment des nécessaires investissements dans la transition écologique, l’éducation, la santé et les services publics ». L’enjeu serait donc d’être en mesure de faire la guerre, mais en s’y préparant de façon plus écologique et socialement juste.

C’est cette logique d’un réarmement conditionné qui a guidé l’abstention d’une majorité des députés du groupe écologiste et social à l’Assemblée nationale (à part un vote contre) sur la loi de programmation militaire 2024-2030, prévoyant une hausse des budgets de la défense. « L’augmentation des dotations de l’armée est acceptable si on conserve par ailleurs un budget assez juste », a ainsi déclaré la présidente du groupe Cyrielle Chatelain.

Au nom de la « crédibilité » européenne

« J’assume ces évolutions, développe Frédéric Kalfon, également membre du conseil fédéral des Écologistes. On valide aujourd’hui le réarmement et on se bat pour qu’il soit fait d’une certaine façon. » Défendant une position « marquée par un réalisme politique », il juge ce réarmement nécessaire au maintien de la « crédibilité » européenne dans un contexte de retour à des « rapports de force » entre puissances, d’affaiblissement du droit international et de « passage à des conflits dits de haute intensité ».

« L’objectif, ce n’est pas d’aller faire la guerre, mais d’être pris au sérieux, justement pour l’éviter », résume-t-il. En passer par un réarmement serait à ses yeux une « étape » inévitable pour réaliser les fondamentaux de l’écologie politique, en accordant à la France et l’Union européenne le poids suffisant pour être « moteurs » vers « les objectifs ultimes » de transition écologique et de « désarmement multilatéral », notamment nucléaire.

Ce raisonnement trouve écho dans le récent communiqué des Écologistes, adhérant à l’idée d’une « dissuasion nucléaire avancée », proposée par Emmanuel Macron le 2 mars 2026.

Les Écologistes admettent ainsi qu’une « augmentation de l’arsenal nucléaire […] peut être nécessaire », à condition d’être « justifiée et encadrée », tout en rappelant que « l’horizon d’un désarmement nucléaire mondial ne doit pas être abandonné ».

« Il y a une remise en cause de nos fondamentaux »

Au sein du parti, cette évolution doctrinale ne fait toutefois pas l’unanimité. La toute nouvelle commission Défense doit cohabiter, non sans de vifs débats internes, avec la commission Paix et désarmement, née lors de l’assemblée fondatrice des Verts en 1984. Les désaccords entre les deux commissions sont profonds.

Sur l’enjeu du réarmement, « ce sont deux visions différentes : l’une qui prêche que la paix a besoin de la force, et la nôtre qui dit que la paix prépare la paix », décrit Gérard Lévy, engagé dans le parti depuis sa création et animateur de la commission Paix et désarmement.

Les deux commissions s’opposent également sur la question de l’implication du complexe militaire français en Ukraine. « On soutient l’engagement militaire renforcé de la France et de l’Union européenne pour ce qui est de la fourniture de matériel, la formation, le renseignement […] puisque [cela] s’inscrit dans une logique de légitime défense de l’Ukraine », explique Frédéric Kalfon, de la commission Défense.

« Il y a une remise en cause de nos fondamentaux, qui est le triptyque cessez-le-feu, ouverture des négociations et plan de paix, pour résoudre les conflits de façon non violente », rétorque de son côté Gérard Lévy, de la commission Paix et désarmement.

Philippe Le Clerre, cosecrétaire du bureau de cette même commission, constate que celle-ci se trouve de plus en plus « marginalisée » au profit de la commission Défense, « qui a l’oreille des représentants du parti », au point qu’il envisage de quitter Les Écologistes. Il critique notamment la composition de la commission Défense, dont il juge les membres trop proches des milieux militaires.

Frédéric Kalfon reconnaît que « la plupart [des membres] ont des parcours qui les lient soit à l’armée, soit au secteur militaire », et sont pour certains « passés par l’École de guerre », un établissement de formation des officiers supérieurs des forces armées françaises et des services de la défense. Le communicant, qui a lui-même « travaillé sur les questions de défense dans différents projets pour des sociétés comme consultant », y voit plutôt la garantie d’apporter une « expertise » au parti.

Un tournant pas entièrement récent

Si l’invasion russe en Ukraine peut apparaître comme un tournant, les prises de position de figures du parti à l’égard de l’armement et des interventions militaires sont issues d’un glissement de longue date. Quelques années après la création du parti Les Verts, rebaptisé Europe Écologie-Les Verts puis Les Écologistes, ses représentants se sont éloignés du pacifisme radical qui était à la source des premiers mouvements écologistes des années 1970 et considérait « l’instrumentalisation de la violence par l’État et le développement de sa puissance technologique comme menant nécessairement à la destruction des peuples et de l’environnement », analyse le politologue Bruno Villalba.

En 1999, Les Verts, sous l’impulsion de la tête de liste aux élections européennes Daniel Cohn-Bendit, ont voté en faveur de la poursuite des bombardements de l’Otan au Kosovo, dont la population était réprimée dans le sang par le président serbe.

« C’était une rupture brutale, mais face à la violence que subissaient les populations locales, c’était compliqué de ne rien faire », se souvient Bruno Villalba. À l’époque, l’enseignant-chercheur était lui-même membre du parti : « Il y a eu beaucoup de tensions chez les militants en interne, puisque certains craignaient que ça ouvre la possibilité d’accepter d’autres guerres. »

Ce précédent a effectivement ouvert la voie à « une succession de justifications ponctuelles de la guerre par des “causes justes” qui ont grignoté le principe pacifiste général », ajoute-t-il. Après les attentats du 11 septembre 2001, si le parti s’est d’abord opposé à l’engagement des troupes françaises en Afghanistan, il a par la suite soutenu l’intervention militaire de l’Otan en Libye en 2011, de la France en Irak en 2014, ou encore les opérations Serval au Mali et Sangaris en Centrafrique, non sans un certain malaise, voire des fractures en interne.

Comment s’est opérée cette évolution du discours dans le parti ? « C’est compliqué d’assumer un pacifisme radical lorsqu’on participe à des coalitions électorales, et qu’on adopte une posture gouvernementale ou présidentiable. Il y a eu un effet de filtre dans le discours, on concilie », explique Bruno Villalba.

Il regrette que, dans le contexte actuel, le parti ne présente pas une « contre-proposition offensive et structurée à cette idée de préparer la guerre pour avoir la paix, qui pointe le caractère absurde de la course à l’armement », en posant la question : « Une fois l’environnement rendu invivable sur cette terre, que fera-t-on de nos chars ? »

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