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5 avril 2026
Assawra
Plus d’une dizaine de milliers de personnes se sont rassemblées samedi 4 avril 2026 à Saint-Denis pour apporter leur soutien au maire Bally Bagayoko, victime d’une déferlante raciste depuis son élection. Mais aussi pour rappeler leur intention de « ne pas se taire » face à la xénophobie et au mépris de classe.
Adama n’en revient pas. Le Dionysien de 25 ans ne peut pas approcher sa mairie. « C’est déjà impossible d’avancer, il y a trop de monde, mais c’est beau », sourit-il. Autour de lui, des pancartes « Non à la haine, non au racisme » ou encore « + de Bally, – de fachos » sont brandies. L’hôtel de ville de Saint-Denis n’est pas encore en vue mais les clameurs provenant de son esplanade se font entendre. « Résistance », chante une foule de plus d’une dizaine de milliers de personnes, en ce début de rassemblement contre « le racisme, les discriminations et la haine de l’autre, contre l’islamophobie, l’antisémitisme, contre l’extrême droite et la xénophobie ».
Une manifestation en soutien au maire Bally Bagayoko, victime depuis son élection au premier tour des municipales le 15 mars, d’une déferlante raciste, comme d’autres élus racisés de villes populaires. Sur CNews, il a été comparé aux « grands singes » ou à un « mâle dominant » d’une « tribu primitive ». Lorsqu’il a évoqué « la ville des rois et du peuple vivant » – expression du poète Jean Mercenac pour désigner Saint-Denis -, le soir de sa victoire, des journalistes lui ont demandé pourquoi il avait parlé de « la ville des noirs ».
« Nous venons pour le soutenir mais aussi pour dire que nous refusons de nous taire, explique Houssine, 62 ans, venu d’Amiens avec son drapeau tricolore. Être là, c’est soutenir la République et le respect de la démocratie. Des journalistes et des politiques font passer ces maires pour des communautaristes, des intégristes, parce qu’ils ne ressemblent pas à ce que doit être, pour eux, un élu français. On nous parle de religion mais pas ici, pas nous, ce n’est pas le sujet. »
Un appel à créer un réseau d’élus contre le racisme
Entre la mairie et la basilique, une quinzaine de militants associatifs, syndicalistes et d’élus prennent la parole pour exprimer leur inquiétude face à la montée d’un racisme décomplexé, mais aussi un espoir de voir les lignes bouger. « Aujourd’hui, nous sommes extrêmement nombreux, pas tant pour moi mais pour tous les premiers de corvée qui luttent contre le racisme. Vous faites la fierté de la France », clame Bally Bagayoko, le dernier à intervenir. Dénonçant des « médias qui font prospérer l’industrie du racisme » et des « institutions défaillantes, parfois même complices », il appelle à la création d’un « réseau d’élus qui portent en leur sein la lutte impérieuse contre le racisme » pour « agir et apporter des réponses concrètes ».
Un appel à résister, à ne pas se taire face à un racisme « autorisé par des chaînes comme CNews et légitimé par la montée de l’extrême droite mais aussi la tolérance d’autres partis », estime Sarah, ingénieure. Elle-même explique subir le racisme quotidiennement, « par des micro-agressions mais aussi des barrières qui se ferment au travail ». « C’est une question de couleur de peau mais aussi de mépris de classe , ajoute Abdoul Salam, 38 ans. Pour eux, Bally Bagayoko, comme moi et tant d’autres, nous ne sommes pas seulement noirs ou musulmans, ils nous attaquent aussi parque nous sommes banlieusards, issus de familles pauvres et, à ce titre, nous n’aurions pas les bonnes compétences pour accéder aux responsabilités. »
Au micro, le député communiste Stéphane Peu rappelle que « ici, à Saint-Denis, nous avons toujours conjugué la défense des intérêts de la classe ouvrière et la lutte contre le racisme et le fascisme ». « C’est l’unité de notre classe qui permet les grandes conquêtes sociales, rappelle Kamel Brahmi, secrétaire général de l’Union Départementale CGT de Seine-Saint-Denis. Le racisme est une stratégie des capitalistes pour dominer et exploiter, ils craignent notre force, ce pluriel puissant, à l’image d’aujourd’hui. »
« Fierté banlieusarde »
Une heure après le début du rassemblement, Jean-François, enseignant parisien, arrive, en sueur. « La ligne de métro et plein de lignes de bus étaient fermées, explique-t-il. Mais c’est bien, nous petits Parisiens privilégiés, on se rend compte de ce que c’est de vivre en banlieue. » « Ils auraient dû faire la marche à Neuilly, là-bas ils ont jamais de problème de transports » ironise Mathilde, drapeau du Mouvement de la jeunesse communiste sous le bras.
Pour beaucoup, ce rassemblement est justement celui d’une certaine « fierté banlieusarde », selon les mots de Lassana, habitant d’une cité du Blanc-Mesnil, où Demba Traoré l’a emporté le 22 mars dernier. « Beaucoup deviennent fous en voyant Demba, Bally et les autres parce qu’ils représentent une banlieue qu’ils ne connaissent pas mais qui leur fait peur, développe l’éducateur spécialisé de 32 ans. Beaucoup trop de gens en France, et surtout à la tête des médias et de l’État, aiment les gens de banlieue quand ils nous font gagner des matchs de foot ou quand ils viennent faire le ménage dans les bureaux, mais c’est tout. Le reste du temps, on est vus comme des potentiels dangers. Ça ne m’étonne pas que sur CNews ils parlent de Bally Bagayoko comme d’un singe. Pour eux, les personnes racialisées de cités sont comme des animaux en cage qu’il faut surveiller. »
« Je n’ai qu’une chose à dire : Liberté, égalité, fraternité ».
Pour autant, et contrairement à ce prétendent la droite et son extrême, le mépris renvoyé au visage des classes populaires héritières de l’immigration ou de la colonisation ne s’est pas transformé en « haine de la France ». « Ici, on aime tous la France, c’est pour ça qu’on se mobilise pour ne pas laisser le racisme gangrener le pays, et c’est pour ça qu’on veut avoir notre mot à dire pour construire la société », ajoute Lassina. Depuis la tribune, la communiste Sofia Boutrih, élue à Saint-Denis, abonde : « Nous volons construire une France dans laquelle personne n’aura à prouver qu’elle y a sa place, quelle que soient sa religion, son orientation sexuelle, sa couleur de peau ». Avant de laisser le micro à HK et son fameux « On ne lâche rien », Bally Bagayokoa conclut en lançant la Marseillaise : « Pas question de laisser notre hymne national à ceux qui le piétinent“.
Un attachement à la France et à la République qui revient quasiment systématiquement dans la parole des manifestants. Amata, 70 ans dont 30 vécus à Saint-Denis, observe le rassemblement dans un coin, discrètement. Elle ne souhaite pas se livrer, se cache même, en riant, pour signifier qu’elle ne souhaite pas répondre aux questions. « Je n’ai qu’une chose à dire : Liberté, égalité, fraternité ». Nul besoin d’un long discours.
Florent LE DU L’Humanité du 04 avril 26
