“Qui croirait, aujourd’hui, qu’il y eut, en 1939, vingt mille Américains faisant le salut nazi ?”
Dans “Hollywood sous la croix gammée”, Clara et Julia Kuperberg éclairent comment, durant les années 1930, Hitler voulait contrôler l’Amérique via son cinéma.
Elles décryptent pour “Télérama” trois documents sidérants.
Expertes des premières heures de Hollywood et des débuts du septième art, qu’elles revisitent en explorant des archives inédites, les sœurs Clara et Julia Kuperberg ont fait de leur passion pour le cinéma un art : raconter les péripéties de l’industrie hollywoodienne, des débuts fastueux aux heures noires, en les resituant dans leur contexte historique et politique. Dans leur tout dernier documentaire, elles signent un récit aussi incroyable que troublant, où Hollywood et Los Angeles deviennent, en pleine montée de l’antisémitisme, le théâtre d’une stratégie terrifiante : Hitler avait pour projet de s’appuyer sur l’industrie du cinéma pour étendre le nazisme aux États-Unis et contrôler la première puissance du monde. Rien de moins.
C’est en tournant un de leurs précédents films que Clara et Julia découvrent une image choquante : le rassemblement de vingt mille sympathisants nazis dans la salle mythique du Madison Square Garden, à New York.
« Qui croirait, aujourd’hui, qu’il y eut, en février 1939, vingt mille Américains faisant le salut nazi, sous le drapeau américain et la croix gammée ?
Les rares images qui en témoignent ont, heureusement, été préservées.
On a commencé à enquêter, lire, et rencontrer des historiens (Tony Maietta, Steven J. Ross, Thomas Doherty…) pour saisir l’histoire cachée derrière cette archive. Et un vrai danger : la tentative de Hitler de contrôler l’Amérique dès les années 1920. »
Leur documentaire retrace ces années d’infiltration germanique, où des librairies aryennes se sont ouvertes aux côtés de bars, restaurants et commerces divers, faisant l’apologie du IIIᵉ Reich et de la haine des Juifs, en plein cœur de Los Angeles.
Clara et Julia Kuperberg, depuis la côte Ouest américaine, où elles achèvent leur prochain opus sur Marilyn Monroe, commentent trois images extraites de Hollywood sous la croix gammée.
« Cette image de la devanture d’une librairie Silver Shirts [nom d’une organisation américaine fasciste et pro-nazie, ndlr] montre que les nazis avaient pignon sur rue aux États-Unis.
Cette librairie vendait des livres, magazines et journaux en langue allemande. Ce mouvement n’avait rien d’une société secrète : le Bund germano-américain, fondé en 1936, permettait aux émigrés allemands et aux Américano-Allemands de suivre la propagande hitlérienne.
Ce parti organisait aussi des camps d’entraînement pour la jeunesse hitlérienne qui trouvait dans de telles librairies toute une littérature nazie.
Tavernes allemandes où on buvait de la bière et autres magasins pro-Hitler arboraient fièrement la croix gammée… Au vu de tous, ces lieux en devenaient ordinaires.
La communauté allemande aux États-Unis était gigantesque et ces “commerces de proximité” faisaient partie du projet politique de Hitler. On n’écrit pas l’Histoire a posteriori. Mais ce qui est hallucinant, c’est que cela ne choquait personne à l’époque. »
« C’est sur une célèbre avenue downtown Los Angeles, dans le centre historique. Sur cette image, des Américains défilent en arborant le drapeau nazi. Là encore, cette photo est extrêmement choquante.
Car Los Angeles, dans la conscience collective, c’est Hollywood. Or les studios de Hollywood (MGM, Warner, Universal…) avaient été créés et étaient dirigés par des Juifs. Dès lors, comment l’implantation d’une communauté nazie, même pas secrète, pouvait-elle n’inquiéter personne ?
La stratégie allemande était de constituer, à court terme, une armée de jeunes hommes prête à s’engager et à combattre aux côtés de l’Allemagne.
Hitler, confiant dans sa capacité à contrôler l’Amérique, avait même fait construire à Pacific Palisades son futur QG nazi : le Murphy Ranch, un complexe autonome et sécurisé de vingt-six chambres dont nous montrons des images dans le film. »
Leon Lewis, l’homme providentiel
L’une des deux seules photos connues de Leon Lewis lors d’une remise de récompense pour son action, en juin 1939. Library of Congress/Histoire TV
« L’Amérique, alors vraiment isolationniste, ne voulait absolument pas entrer dans le conflit. Mais Hollywood a fini par se réveiller. Des personnalités ont d’abord fondé la Hollywood Anti-Nazi League, organisant manifestations et conférences pour contrer la montée du fascisme.
Puis, dans les années 1930, un homme joua un rôle crucial : Leon Lewis. Cet avocat, installé avec son associé dans un petit bureau de L.A., a monté son propre réseau secret d’informateurs pour infiltrer les groupes pro-nazis.
Des années plus tard, il est allé voir le FBI, leur confiant des cartons entiers de rapports dactylographiés rédigés par ses agents infiltrés. Lewis et son réseau ont ainsi réussi, dès 1935, à déjouer les projets d’assassinats que les nazis préparaient contre les vingt plus importantes personnes juives de Hollywood et leurs amis (comme Charlie Chaplin). Leon Lewis a vraiment évité plusieurs carnages.
Pourtant, il reste le grand oublié de cette histoire : cela tient à sa personnalité, très discrète. Il ne voulait pas du tout être mis en avant. Il est mort en 1954 d’une crise cardiaque dans sa voiture.
De lui, on ne connaît que deux photos, dont celle-ci où il reçoit une médaille d’honneur de la part de la communauté juive, pour son implication dans la lutte contre le nazisme aux États-Unis. Les droits du livre que Steven J. Ross lui a consacré ont été cédés à un studio qui devrait tourner un long métrage sur cette histoire d’espionnage tellement folle. »
Par Emmanuelle Skyvington
Publié le 03 mai 2026 à 12h00
Mis à jour le 04 mai 2026 à 16h24
Source : https://www.telerama.fr/television/…
Photo : Un défilé nazi aux États-Unis, en 1930. Photo Hulton Deutsch/Corbis/Getty Images

Répondre à ce message