Article paru dans "Le Canard enchaîné" du 20 mai 2026 page 3
Le rapport public qui révèle les attaques d’une boîte israélienne contre les candidats Insoumis aux municipales a été remisé dans un tiroir….
Le 5 mai, la réunion des membres du Réseau de coordination et de protection des élections - une task force spécialement mise en place, au début de 2026, pour muscler la lutte contre les ingérences numériques étrangères -, a bien faill tourner au pugilat. Dans l’enceinte militaire des Invalides, à Paris, autour du secrétaire général de la défense et de la sécurité nationale, les cinq patrons des autorités indépendantes compétentes en matière électorale avaient pris place. Ce discret aéropage était censé valider son premier rapport public, consacré aux opérations de déstabilisation constatées lors des dernières municipales. Sauf que le document promis n’est toujours pas sorti…
BlackCore à corps
D’après les informations du "Canard", l’un des membres du petit cénacle - en l’occurrence Christian Charpy, le président de la Commission nationale des comptes de campagne et des financements publics - a exigé que des passages entiers soient caviardés. Des coups de ciseaux motivés par "la peur de servir de tremplin à LFI", confie un éminent représentant de l’Etat auquel la scène a été rapportée. La moitié du rapport était en effet consacrée aux manips ayant visé trois têtes de liste Insoumises, à Marseille, à Toulouse et à Roubaix. Questionné par le Palmipède, Charpy a préféré botter en touche, faisant valoir qu’il n’avait "pas d’éléments à communiquer". Dommage…
Comme l’avait révélé "Le Canard" (24/3), une officine israélienne est impliquée dans cette barbouzerie numérique. De faux sites Web, associés à des dizaines de comptes Facebook, avaient sali la réputation de trois candidats LFistes en les accusant de dérive islamiste, de pédocriminalité ou de viols, via des lanceurs d’alerte bidon générés par l’intelligence artificielle. Le déroulement de cette opération de dénigrement était relaté par le menu dans le projet de rapport présenté aux membres du fameux Réseau de coordination et de protection des élections.
C’est Viginum, le service créé par Emmanuel Macron en 2021 pour repérer les intox numériques étrangères, qui a débusqué la mystérieuse boîte israélienne au coeur de la manip anti-LFI. La société en question, baptisée BlackCore, se définissait elle-même sur son site, depuis disparu, comme "une entreprise d’élite spécialisée dans l’influence, le cyber et les technologies, conçues pour l’ère moderne de la guerre de l’information" ("Libé", 14/5). Et d’égrener, au fil de son catalogue, ses différentes prestations : création, en huit mois, de 1 600 faux profils sur les réseaux sociaux, "infiltration de groupes" sur Facebook, "manipulations de sondages" sur Instagram, 1 million de publications avec "contre-narratifs" pour dénigrer les opposants… Tout un programme !
Espions sans zèle
D’adresses IP en noms de domaine, Viginum a identifié, au cours de son enquête, huit profils gravitant dans l’orbite de BlackCore. Deux d’entre eux, anciens des services israéliens, attirent particulièrement l’attention. Ygal Unna, ex-patron de l’agence israélienne de cybersécurité et proche du Premier ministre Benyamin Netanyahou, a oeuvré, vingt-trois ans durant, au sein du Shin Bet, le renseignement intérieur de l’Etat hébreu. Nir Benita, lui, a passé dix ans dans la célèbre Unité 8200 de Tsahal, spécialisée dans le cyberespionnage. Mazel tov !
Après que son rapport a été retoqué par le Réseau de coordination et de protection des élections, Viginum s’est empressé de remettre un doc plus fourni encore aux espions et contre-espions tricolores. Le 13 mai, selon les informations du "Canard", tout ce petit monde était réuni pour un comité opérationnel de lutte contre les manipulations de l’information. A charge, désormais, pour la DGSE (renseignement extérieur) et la DGSI (renseignement intérieur) de démasquer le ou les commanditaires se cachant derrière BlackCore.
Jusqu’à présent, les flics du contre-espionnage sont plutôt restés à la traîne sur le sujet. A Marseille, où la DGSI dispose d’une très grosse antenne, ses agents n’ont rien repéré de louche. A la mi-février, pourtant, un mois avant le premier tour des municipales, étaient placardées dans les rues des affichettes où figurait un QR Code renvoyant à un faux "Blog de Sophie" accusant Sébastien Delogu de violences sexuelles. Début avril, alors que Viginum avait déjà détecté BlackCore, la DGSI s’entêtait à clamer, Place Beauvau, que "l’affaire n’était pas suffisamment caractérisée pour évoquer une immixtion étrangère". Même manque d’entrain du côté de la justice. D’après les informations du "Canard", le procureur de Marseille a sollicité en vain, à la mi-avril, le Pôle national de lutte contre la haine en ligne, compétente en matière d’ingérence, pour que soient réunies dans une même enquête les affaires des trois candidats Indoumis. Trois mois après la campagne anti-LFI aux municipales, la justice n’a toujours pas cru bon d’ouvrir une enquête sur l’étrange boîte israélienne ayant orchestré la déstabilisation. Sans doute des "pudeurs de gazelle", comme dirait Méluche…
Odile Benyahia-Kouiber et Christophe Labbé