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Pourquoi la douleur permet-elle aussi de soigner ?

lundi 25 mai 2026, par anonyme (Date de rédaction antérieure : 25 mai 2026).

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24 mai 2026

Assawra

Via des neurones qui innervent tout le corps, une molécule, la Tafa4, est libérée pour « parler » aux cellules immunitaires. / GETTY IMAGES

À Marseille, des chercheurs explorent un dialogue longtemps insoupçonné entre les nerfs et l’immunité. Leurs travaux montrent que la douleur ne se contente pas d’alerter le cerveau, puisqu’elle participe activement à la réparation des tissus et au contrôle de l’inflammation. Visite sur place.

À Marseille, au cœur du campus de Luminy, à quelques mètres des voies menant aux calanques, un bâtiment baigné de lumière émerge au milieu des pins. Le Centre d’immunologie de Marseille-Luminy (CIML) fête ses 50 ans cette année. Fondé autour d’une recherche fondamentale exigeante, qui coordonne le CNRS, l’Inserm et l’université d’Aix-Marseille, le CIML rassemble 16 équipes et près de 200 personnes. On y ausculte les cellules, les signaux moléculaires, les défenses de l’organisme, mais aussi les déséquilibres qui font basculer une réponse utile en maladie inflammatoire ou auto-immune.

Parmi les travaux du laboratoire à renommée internationale, ceux de Sophie Ugolini, directrice de recherche à l’Inserm, racontent une histoire étonnante. Celle d’un système nerveux qui ne se contente pas de signaler la douleur mais qui intervient directement dans la réponse immunitaire. « Notre objectif est de comprendre comment le système nerveux participe à la régulation de l’inflammation », explique la chercheuse. Car l’inflammation est une arme à double tranchant qui, d’une part, protège contre les virus, les bactéries ou les lésions, mais qui, lorsqu’elle s’emballe ou qu’elle ne s’éteint pas correctement, peut devenir destructrice.

Un message aussi pour les macrophages

Pendant longtemps, immunité et système nerveux ont été étudiés comme deux mondes séparés. D’un côté, les cellules de défense. De l’autre, les neurones, la douleur, les sensations. La neuro-immunologie vient brouiller cette frontière. « Quand j’ai commencé à travailler sur ce sujet, très peu d’équipes s’intéressaient au contrôle de l’immunité par le système nerveux », rappelle Sophie Ugolini. Le champ était alors risqué, exploratoire, avec peu de modèles. Pour comprendre ce dialogue, son équipe s’est tournée vers l’étude de la peau. Elle nous enveloppe, nous protège, cicatrise, brûle, gratte, pique, rougit. Elle est aussi un terrain d’observation idéal, car elle concentre des cellules immunitaires, des vaisseaux, des neurones sensoriels et une exposition permanente au monde extérieur.

« La peau est à la fois une barrière mécanique, un tissu très riche en cellules immunitaires et un organe fortement innervé », résume la chercheuse. Ainsi, lorsqu’elle est lésée, les neurones sensoriels s’activent. Ils transmettent un signal au cerveau, ce qui permet de ressentir la douleur. Mais ce n’est pas tout. « Localement, au niveau même du tissu agressé, ces neurones libèrent aussi des molécules capables de parler aux cellules immunitaires. La douleur devient alors une sorte de langage biologique. Un message adressé non seulement au cerveau, mais aussi aux macrophages, aux neutrophiles et aux autres cellules chargées de réparer ou de défendre », explique Sophie Ugolini.

Son équipe a travaillé, entre autres, sur un modèle de coup de soleil chez la souris qui provoque une inflammation sans infection, donc sans bactérie ni virus. En supprimant génétiquement certains neurones sensoriels, les chercheurs ont observé une réaction inflammatoire bien plus importante mettant en avant l’indispensabilité des neurones à une bonne cicatrisation. La clé de ce mécanisme tient à une molécule appelée Tafa4.

Produite par certains neurones, elle agit sur les cellules immunitaires, qui peuvent adopter plusieurs comportements, les macrophages. Elles peuvent d’abord participer à l’inflammation, pour éliminer ce qui doit l’être. Puis elles doivent changer de programme, devenir anti-inflammatoires et réparatrices. « Tafa4 favorise précisément ce basculement », explique Sophie Ugolini. Cette découverte a été publiée dans « Nature » en 2021.

Plus étonnant encore, les neurones qui produisent Tafa4 ne sont pas seulement activés par les lésions. Ils participent aussi, en condition normale, à la perception du toucher doux, des caresses. La piste est presque poétique, mais elle est bien biologique… Un contact apaisant pourrait-il, dans certaines conditions, moduler l’immunité ? Le toucher doux peut-il produire des effets mesurables sur la réparation d’un tissu ? C’est l’une des questions actuellement explorées par l’équipe. Il ne s’agit pas de transformer la caresse en médicament miracle, mais de comprendre si certains signaux sensoriels ordinaires peuvent influencer la manière dont le corps répare ses blessures.

Jérémie Bazart
L’Humanité du 22 mai 2026

Le point de vue de…

Sophie Ugolini, directrice de recherche à l’Inserm, centre d’immunologie de Marseille-Luminy (CIML)

En travaillant sur le virus HSV-1, responsable notamment de l’herpès labial, qu’avez-vous découvert sur le rôle des neurones dans l’inflammation ?

Ce modèle est très intéressant, car le virus infecte à la fois la peau et les neurones sensoriels. Nous avons montré que, lorsque certains neurones de la douleur sont absents, l’inflammation devient beaucoup plus forte, avec des lésions cutanées plus sévères et plus durables. Cela s’explique notamment par un recrutement excessif de neutrophiles. Ces cellules sont indispensables pour défendre l’organisme, mais si elles arrivent en trop grand nombre, elles peuvent aussi aggraver les dommages tissulaires. Les neurones ne sont donc pas seulement des capteurs de douleur, ils participent directement à l’équilibre de la réponse immunitaire.

Qu’est-ce que la « tolérance à la maladie », de quoi s’agit-il exactement ?

Lors d’une infection, l’organisme doit bien sûr contrôler le pathogène. Mais cela ne suffit pas. Il doit aussi limiter les dégâts provoqués par sa propre réponse inflammatoire. Deux personnes exposées au même virus peuvent avoir des symptômes très différents, non seulement parce qu’elles éliminent plus ou moins bien le virus, mais aussi parce qu’elles tolèrent plus ou moins bien l’inflammation. Nos travaux suggèrent que les neurones sensoriels contribuent à cette tolérance. Dans la peau, la substance P limite l’arrivée excessive des neutrophiles. Dans les ganglions nerveux, Tafa4 aide à résoudre l’inflammation après l’élimination du virus. C’est une forme de régulation très fine.

Ces découvertes peuvent-elles déboucher sur de nouveaux traitements anti-inflammatoires ?

C’est une piste importante, mais il faut rester prudent. L’objectif n’est pas de bloquer brutalement l’inflammation, qui est nécessaire pour se défendre et réparer les tissus. Ce que nous cherchons plutôt à comprendre, c’est comment réorienter la réponse immunitaire au bon moment. Tafa4 nous intéresse particulièrement car cette molécule agit sur les macrophages et favorise leur passage vers un état anti-inflammatoire et réparateur. La production de cette molécule par les neurones eux-mêmes dépend du contexte pathologique et du tissu. Notre objectif sera de synthétiser la molécule Tafa4 in vitro afin de pouvoir l’administrer dans des pathologies inflammatoires liées à la présence de macrophages dysfonctionnels.

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