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Comment le débat « pour ou contre une police municipale ? » a été remplacé par « pour ou contre son armement ? »

dimanche 31 mai 2026, par anonyme (Date de rédaction antérieure : 31 mai 2026).

https://nanterrereseau.blogspot.com…

31 mai 2026

Assawra

En une dizaine d’années, la police municipale est devenue la norme en France. Un mouvement massif qui illustre l’hégémonie culturelle de la droite sur la question sécuritaire et qui a fait basculer le débat : on ne discute plus de l’opportunité d’une police municipale, mais de son armement. Sans que l’efficacité de ce dispositif ne soit jamais discutée.

On pourrait aisément lui attribuer le titre de dernier des Mohicans. Non pas pour dénoncer une quelconque appropriation culturelle en matière capillaire du maire PCF d’Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne). Depuis qu’il est à la tête de la ville, Philippe Bouyssou ne s’est jamais laissé tenter par la coiffure mohawk – cheveux longs sur le dessus, parfois en crête, les côtés du crâne rasés. Question de goût sans doute, problème de calvitie plus certainement. Non, ce qui distingue l’édile de ses collègues du département, c’est l’absence de police municipale dans les rues d’Ivry. « Nous sommes l’une des dernières villes du Val-de-Marne sans police municipale. À Créteil, le maire socialiste Laurent Cathala a lancé une réflexion sur sa mise en place face à la pression de son opposition de droite », déplore le communiste.

L’existence d’un service de police municipale est devenue la norme dans les villes d’Île-de-France

Ce que réfute le cabinet du maire de la ville-préfecture : « Il n’y aura pas de police municipale à Créteil ! » Reste que Philippe Bouyssou fait office d’exception à l’échelle de la région. Selon une note de l’Institut Paris Région parue le 26 mars 2026, le taux des communes franciliennes couvertes par un service de police municipale a « atteint 42 % en 2024 (contre 37 % en 2014), soit un niveau très largement supérieur à la moyenne nationale (10 %). (…) Ce taux s’élève à 86 % si l’on retient uniquement les communes franciliennes de plus de 2 000 habitants ; il culmine à 95 % pour celles de plus de 5 000 habitants ». En résumé, précise le document : « À l’exclusion des plus petites communes, l’existence d’un service de police municipale est devenue la norme dans les villes d’Île-de-France. » Ce constat s’étend également à l’échelle nationale. En 2024, l’Observatoire des finances et de la gestion publique locales (OFGL) a produit une étude conséquente sur le sujet.

D’après leur décompte, « ce sont au total 3 613 communes qui ont fait ce choix sur le territoire français en 2022 (…) soit 11 % des communes françaises. Cette proportion monte à 82 % si l’on considère celles de 3 500 habitants et plus (…). Au-delà de 10 000 habitants, les communes ne comptant pas de policiers municipaux dans leurs agents sont devenues rares ». Quant aux villes de plus de 100 000 habitants, Brest (Finistère), qui était il y a peu la dernière ville à ne pas en posséder, a fini par céder. Un mouvement massif qui s’est opéré en une dizaine d’années et qui illustre parfaitement ce que produit concrètement l’hégémonie culturelle – c’est-à-dire la domination idéologique sur un sujet –, de la droite en l’occurrence, sur le thème de la sécurité. Le débat « pour ou contre une police municipale ? » a été remplacé par « pour ou contre son armement ? ».

Les réactions déchaînées après l’annonce du nouveau maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko, de désarmer (partiellement) sa police municipale en lui retirant les lanceurs de balles de défense (LBD) sont un parfait exemple de ce glissement. Philippe Bouyssou, lui, tient bon. « À Ivry, nous avons des agents de surveillance de la voie publique pour le stationnement payant et les dépôts sauvages. Et des médiateurs sociaux qui travaillent jusqu’à 2 heures du matin pour faire du lien avec les habitants, notamment avec les jeunes qui tiennent les murs. Pour nous, c’est l’organisation la plus efficace », défend-il. La preuve selon lui par les chiffres, en particulier ceux de la délinquance. Au grand dam des représentants de l’État s’amuse le maire : « À chaque conseil intercommunal de sécurité et de prévention de la délinquance, la préfecture est très souvent agacée d’entendre la police nationale évoquer la situation d’Ivry, puisque la plupart des indicateurs sont bien en dessous de la moyenne du Val-de-Marne. »

« Personne ne peut croire que des policiers municipaux, même armés, peuvent faire reculer la grande délinquance comme le narcotrafic »

Ce qui ne fait pas forcément d’Ivry une oasis de paix. D’autres chiffres comme les dégradations volontaires sont en augmentation… « Comme dans d’autres communes qui ont pourtant mis le paquet sur la police municipale ! », répond l’édile avant de poursuivre : « Personne ne peut croire que des policiers municipaux, même armés, peuvent faire reculer la grande délinquance comme le narcotrafic. Et cela représente un coût financier énorme pour une commune. Cela veut dire renoncer à d’autres programmes municipaux : classes de pleine nature, colonies de vacances, cinéma municipal, centre de santé… C’est un choix politique que je refuse de faire, surtout quand on ne sait pas son efficacité. »

L’OFGL a estimé le montant des dépenses de fonctionnement pour les polices municipales et intercommunales en France à 2,15 milliards d’euros en 2023 et 2,28 milliards en 2024 : « En moyenne, les communes ont des dépenses de fonctionnement équivalant à 59 707 euros par agent en 2023 ». Quant à connaître l’efficacité d’un tel dispositif, il est tout simplement… impossible de la mesurer, selon Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS et auteur de « De la police en démocratie » (Grasset, 2016). « Aucune étude ne démontre le bénéfice d’armer tous les policiers municipaux ni même leur plus-value dans la lutte contre la délinquance », pointe-t-il. Et d’enfoncer le clou : « On compte aujourd’hui 30 000 agents de police municipale, dont 58 % sont armés. Mais ni le ministère, ni les directions générales de la police et de la gendarmerie ne souhaitent évaluer leur efficacité réelle. Il y a une volonté de leur part de ne jamais entrer dans le détail statistique. Elles y voient sans doute une atteinte à leur crédibilité. »

La France est le seul pays à avoir des polices municipales armées de LBD

Ce qui fait dire à Sebastian Roché que la France est « une exception » : « La France est à rebours de la plus grande partie des pays de l’UE qui ont fait le choix – comme les pays nordiques, l’Angleterre, l’Allemagne ou le Luxembourg – de rationaliser leur police en la centralisant, avec l’objectif d’avoir des standards communs, soit une police qui opère partout de la même façon, avec des gains en coûts de fonctionnement et d’équipement. » Comme en Italie, note le chercheur, les effectifs de policiers municipaux ont diminué de 2009 à 2022 de 21 %, tandis qu’en France ils ont augmenté de 52 %. Autre exception, la France est le seul pays à avoir des polices municipales armées de LBD (hormis la Belgique et certaines polices cantonales suisses).

« Tous les maires ne pourront pas se payer une police municipale, donc le risque est de créer des inégalités »

« La France se singularise par une orientation vers un armement qui permet de tirer davantage. Plutôt que d’être dans la prévention, ces polices municipales s’engagent dans un modèle de confrontation qui est celui de la police nationale. En grande partie parce que les personnes à leur tête sont des gendarmes ou policiers (en détachement – NDLR) qui reproduisent ce qu’ils connaissent », analyse le directeur de recherche au CNRS. Ce modèle risque d’être renforcé par le projet de loi porté par la ministre de l’Intérieur, dont l’objectif est de permettre aux policiers municipaux d’exercer des compétences judiciaires élargies. Une annonce qui, même au sein du ministère de l’Intérieur, a fait froncer les sourcils des policiers soucieux de maintenir un certain équilibre républicain en matière de sécurité.

« Le régalien doit encore prédominer et les citoyens doivent être égaux face à la sécurité. Tous les maires ne pourront pas se payer une police municipale, donc le risque est de créer des inégalités », prévient Jean-Christophe Couvy, secrétaire national du syndicat policier Un1té. Même s’il n’est pas contre la police municipale en tant que telle, et défend même la nécessité de leur donner « plus de pouvoirs » pour éviter de créer des « frustrations » – ce qui est fort discutable puisque ces demandes ne sont pas corrélées aux besoins du terrain –, le flic tient à marquer une ligne rouge : « Un policier municipal ne doit pas se substituer à la police nationale. Chacun doit avoir ses missions clairement définies. D’une certaine manière, ils jouent le rôle de police de proximité. »

Une fonction autrefois assurée par la police nationale, et qui, à l’évocation de cette époque, semble produire une certaine forme de nostalgie chez notre interlocuteur : « Quand j’ai commencé, on faisait les sorties d’école, on faisait traverser les enfants. On râlait un peu en tant que jeune flic et en même temps cela créait du lien, on était proches du public », se souvient-il. Les polices municipales seraient donc venues combler un manque, celui de la suppression de la police de proximité par Nicolas Sarkozy. Sans doute, mais pas que, selon Sebastian Roché.

Ce choix des municipalités d’opter pour un dispositif coûteux pour les finances publiques et dont l’efficacité n’a jusqu’à présent pas été démontrée serait dû, selon le chercheur, à « l’isomorphisme institutionnel » : « C’est un concept bien connu en sociologie qui décrit la tendance des organisations à s’imiter. En situation d’incertitude, les maires, pour réduire leur risque politique, font comme les autres. C’est une sorte de parachute politique. Et ça leur suffit. Pas besoin que ce soit efficace », conclut-il. Ce qui devrait pourtant être le seul curseur en matière de libertés publiques et de démocratie.

Bruno Rieth
L’Humanité du 30 mai 2026

1 Message

  • Bonjour,

    C’est l’ancienne député de la Drôme, Alice Thourot (une avocat d’affaires appartenant au macronisme à Montélimar) et l’ancien patron du RAID, Jean-Michel Fauvergue, qui ont déposé à l’assemblée nationale le rapport dit "D’un continuum de sécurité vers une sécurité globale".

    https://www.info.gouv.fr/rapport/10…

    La votée votée ensuite permettait à la veille des JO de Paris d’élargir les prérogatives de la police nationale et de la gendarmerie vers les polices municipales voire les sociétés privées de surveillance et de sécurité.

    https://actu.fr/ile-de-france/vaire…

    "Le Canard enchaîné" de l’époque avait souligné que cette loi chargée de réguler soi-disant l’intervention des sociétés de sécurité dans les villes moyennes et grandes favorisait d’anciens policiers comme Jean-Michel Fauvergue reconvertis dans le domaine du conseil, de la surveillance privée notamment spécialisée dans l’installation de caméras, de Centre de surveillance urbain (CSU) et bientôt de déploiement de drones.

    A Montélimar, ville pilote de 41 000 habitants, on est passé de moins de 100 caméras sous l’ancien maire à 203 voire bientôt 300. Pour donner une idée du coût astronomique de cette sécurité, il faut compter en moyenne 30 000 euros par caméra reliée à un CSU où l’on doit multiplier les agents de la surveillance de la voie publique et ceux derrière les écrans. A cela s’ajoute, si l’on en croit le maire Julien Cornillet (LR) l’embauche totale d’une centaine de policiers municipaux, la création d’une BAC de nuit et l’ajout d’un commissaire-divisionnaire à plein temps payé près de 10 000 euros mensuel pour superviser le tout.

    https://www.ldh-france.org/wp-conte…

    Pour quel résultat ?

    Montélimar selon l’actuel procureur de Valence a vu sa délinquance et les règlements de compte en tout genre augmenter. Malgré l’omniprésence de la police municipale et le CSU, les trafics et points de deal ne cessent de s’étendre à toute l’agglomération.

    La violence des règlements de compte y va crescendo, l’incompétence de la police municipale (voir les critères de recrutement) empire le phénomène ajoutant à la délinquance une espèce de caïdat…

    Un fait à lui tout seul illustre cette politique : le directeur de la police municipale a été sévèrement tabassé en plein jour le 29 avril à 18 heures à quelques mètres de la gare sous l’éclairage des caméras, au vu et su d’une foule de témoins. A l’en croire, "le grand flic" en civil aurait reconnu 2 de ses agresseurs…

    Plus d’un mois après, à ma connaissance, aucune interpellation des suspects ni communiqué du procureur de la république sur l’état de l’enquête qui a fait la une de CNEWS n’a été publié.

    Agression bidonnée ? Règlement de compte privé entre flic et voyous ? Bavure voire agression du directeur qui a tourné au tabassage de ce dernier ?

    En tout cas, selon les dernières nouvelles, le directeur va bien et a retrouvé son travail après 15 jours d’ITT. Il fut un temps où une enquête de l’inspection générale des services aurait été diligentée.

    Là Rien silence radio.

    Le seul résulat du "Continuum de sécurité" voté par l’assemblée nationale, c’est l’injonction faite aux citoyens et à la presse de fermer leur gueule et de taire toute polémique quand un agent dépositaire de l’autorité publique est impliquée ou la cause d’une sale histoire.

    A la place d’une sécurité promise pour tous, les citoyens et citoyennes obtiennent l’immunité diplomatique et l’impunité du directeur de la police municipale.

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