La DGSE s’est assise sur les alertes
A deux reprises, les services extérieurs, dirigés alors par Bernard Emié, ont été informés que l’un de leurs réservistes trempait dans de drôles d’histoires…
Article paru dans "Le Canard enchaîné" du mercredi 3 juin 2026 page 3
Assassinat d’un coureur automobile, tentative de meurtre de la patronne d’une boîte de coaching, projet d’élimination d’un syndicaliste, surveillance d’un opposant congolais, passage à tabac de deux élus de Saint-Maur-des-Fossés (Val-de-Marne), incendie criminel, vols avec violence, chantages… La loge maçonnique était devenue une officine de tueurs à gages !
Depuis le 30 mars et jusqu’au 17 juillet, 22 prévenus comparaissent devant la cour d’assises de Paris dans l’affaire Athanor, du nom de la loge maçonnique incriminée. Ce procès hors norme, où se croisent drôles de frangins et vieux espions, a pourtant bien failli ne jamais avoir lieu…
Lorsque les flics de Créteil interpellent, le 24 juillet 2020, deux zozos en planque dans une voiture volée, le parquet du Val-de-Marne donne l’ordre de les relâcher : les deux prétendent être des agents de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) en mission. A la lecture du compte rendu des flics, un parquetier est soudain pris d’un doute : les loustics se sont fourré du coton dans les oreilles en guise de bouchon de tir, et le silencieux de leur pistolet 9 mm est bricolé avec un emballage de compote. Plus blondes que Bond, les gaillards !
Bienvenue chez les barbouzes
Marche arrière toute, donc. Les deux branquignols se retrouvent illico en garde à vue. Il s’avère que, employés comme simples gardes-barrières à la DGSE, ils ont agi dans le dos de leur hiérarchie pour dessouder une prétendue espionne du Mossad.
La justice vient d’ouvrir une boîte de Pandore aux ramifications insoupçonnables qui va donner des sueurs froides aux services secrets français. Les maîtres espions ont plusieurs raisons de se faire du mourron… Au fil de son enquête, la brigade criminelle ramène dans ses filets quatre plantons de la DGSE chargés de monter la garde à Cercottes (Loiret), l’une des trois bases du service action, où sont formés les clandestins. S’y ajoutent trois anciens flics de la Direction générale de la sécurité intérieure, parmi lesquels un personnage clé, Yannick Pham, réserviste au service action de la DGSE. Spécialiste reconnu des faux papiers, cet agent à la double casquette donnait des formations à Cercottes. S’étant lié d’amitié avec les gardes-barrières, il les a mis en contact avec l’un des commanditaires des opérations barbouzardes. "Aucun filet de sécurité n’a fonctionné, l’encadrement aurait dû repérer que certains agents de sécurité du site se faisaient des films et partaient en vrille", déplore un ancien militaire.
Plus gênant encore pour "la boîte" - le petit nom de la DGSE en interne -, un ancien officier supérieur du service action avait donné l’alerte avant la tentative d’assassinat de la coach Marie-Hélène Dini, la supposée agente israélienne. Le 11 avril 2023, le colonel L., ex-chef de corps du Centre parachutiste d’instruction spécialisée - l’une des unités du service action -, à Perpignan, fait cette révélation aux flics à propos de Yannick Pham, consignée dans son procès-verbal d’audition : " C’est quand il a travaillé sur une israélienne que j’ai prévenu la DGSE. Je lui ai dit que c’était impossible, que les services ne travaillaient pas comme ça ! Je lui ai dit que, si la France avait connaissance d’une opération israélienne, les services français allaient tout simplement leur demander d’arrêter et de partir ; ça, c’était quelques semaines avant son arrestation, qui a été médiatisée."
Pourquoi la DGSE, avertie que l’un de ses réservistes préparait quelque chose de louche sur le territoire français, n’a-t-elle pas cru bon de réagir ? "Je ne suis pas en mesure de vous dire si cela a été pris au sérieux", a rétropédalé l’ex-chef de corps de Perpignan, le 22 mai au procès Athanor. Se réfugiant derrière le "secret-défense", il a martelé qu’il n’était pas venu "faire le procès de la DGSE". Ah bon ? pourquoi ?
Le manque de réactivité de la direction de la DGSE est d’autant plus troublant que le colonel L., qui jouit d’une excellente réputation au sein de son ancienne boutique, avait déjà sonné le tocsin à propos d’une autre information communiquée par Pham.
Reconverti dans le privé, l’ancien patron de "Perpi" employait parfois ce dernier, que lui avait chaudement recommandé un ancien capitaine de Cercottes. En août 2019, Pham, qui s’est mis au service d’une certaine Marie-Laure Buisson comme enquêteur privé, informe le colonel de ses découvertes. Le célèbre avocat Gilles August, mari de sa cliente, a été approchée par une "Ukrainienne ou Russe".
Espions mal logés
Petit problème : August n’est pas seulement conseil d’Airbus, c’est aussi un ami intime de Bernard Emié, le diplomate alors à la tête des services secrets français. "Dés que j’ai ces éléments, je vais les communiquer à la DGSE parce que c’est bizarre, précise le colonel L. dans son PV d’audition. Il était possible que nous soyons sur une affaire d’espionnage."
Entendu comme témoins aux assises, Emié s’est bien gardé de raconter que L. avait fait remonter jusqu’à son cabinet, via le service de sécurité de la DGSE, une info ultrasensible concernant l’un de ses proches. Dés lors, comment imaginer que la seconde alerte de L. sur Marie-Hélène Dini, la prétendue espionne du Mossad, soit restée lettre morte ? Peut-être l’ex-ambassadeur Emié pensait-il que les dépositions de l’ancien chef de corps de Perpignan termineraient aux oubliettes ?
Tout a été fait pour qu’elles restent dans l’ombre. Bizarrement, la juge d’instruction chargée de l’affaire a "exfiltré" les dépositions du colonel L., les réservant pour un procès connexe : une obscure affaire d’extorsion de fonds orchestrée par le fameux Pham. Un procès qui s’est déroulé en toute discrétion et sans parties civiles à Nanterre, le 8 février 2024. Histoire de sauver la réputation de la DGSE, éclaboussée par ses Pieds-Nickelés.
Odile Benyahia-Kouider et Christophe Labbé