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1er août 2026
Smaïn BEDROUNI
Le 28 juillet 2026, les forces américaines et saoudiennes ont mené des frappes coordonnées sur le territoire irakien. Selon le commandement militaire américain, ces opérations visaient des groupes qualifiés de « terroristes alignés sur l’Iran », accusés d’avoir tenté d’attaquer des forces américaines et des infrastructures énergétiques saoudiennes. Présentées comme une réponse défensive à des menaces immédiates, ces frappes prennent une autre signification lorsqu’elles sont replacées dans une histoire plus longue. Les organisations visées appartiennent, ou sont étroitement liées, à l’ensemble connu sous le nom de Hachd al‑Chaabi, les Forces de mobilisation populaire irakiennes. Or ces forces ne sont pas apparues pour combattre les États-Unis ou l’Arabie saoudite. Elles ont été constituées dans l’urgence, en 2014, lorsque Daech menaçait de provoquer l’effondrement de l’Irak.
Le même Donald Trump qui attaque aujourd’hui cette architecture militaire avait déjà ordonné, le 3 janvier 2020, la frappe qui tua Qassem Soleimani, Abou Mahdi al-Mohandis et les autres membres de leur convoi. Il ne s’agit donc pas de deux épisodes sans rapport. Une continuité stratégique apparaît. En 2020, les États-Unis ont frappé le centre de coordination reliant l’Iran à une partie des forces irakiennes. En 2026, ils frappent les structures qui lui ont survécu.
De l’invasion de 2003 à l’émergence de Daech
La crise de 2014 ne commence pas avec la chute de Mossoul. Elle s’inscrit dans une histoire ouverte onze ans plus tôt.
En mars 2003, les États-Unis et leurs alliés envahissent l’Irak. Le gouvernement de Saddam Hussein est renversé en quelques semaines. Mais la disparition du régime est suivie du démantèlement d’une grande partie de l’appareil d’État. L’Autorité provisoire de la coalition dissout l’armée irakienne et engage une politique de débaassification qui écarte des milliers de fonctionnaires, d’officiers et de cadres administratifs. Une partie de ces hommes se retrouve sans emploi, sans statut et sans perspective, alors même que le pays entre dans une période de désordre politique, de violences confessionnelles et d’occupation étrangère.
C’est dans cet environnement qu’Al-Qaïda en Irak se développe autour d’Abou Moussab al-Zarqaoui. L’organisation mène des attentats contre les forces étrangères, les institutions irakiennes et les populations civiles. Elle cherche aussi à provoquer une guerre entre sunnites et chiites.
Après la mort de Zarqaoui en 2006, le mouvement se transforme progressivement en « État islamique d’Irak ». Il est affaibli pendant plusieurs années, mais ne disparaît pas. Ses réseaux survivent dans certaines régions, dans les prisons, dans les anciennes structures clandestines et parmi des groupes marginalisés par le nouvel ordre politique. La guerre en Syrie lui offre ensuite un nouvel espace d’expansion. Des hommes, des armes et des financements circulent entre les deux pays. L’organisation devient l’État islamique en Irak et au Levant, puis Daech.
Lorsque Mossoul tombe en juin 2014, l’événement n’est donc pas une apparition soudaine. Il constitue l’aboutissement d’une longue désorganisation de l’Irak, de la persistance des réseaux djihadistes et de l’effondrement de plusieurs institutions construites après l’invasion américaine.
Quelques jours après la chute de Mossoul, Daech capture des milliers de jeunes recrues et cadets irakiens près de Tikrit. Au camp Speicher, environ 1 700 d’entre eux, en majorité chiites, sont séparés des autres prisonniers puis exécutés. Les images du massacre se diffusent dans tout le pays. Elles montrent que Daech ne cherche pas seulement à conquérir un territoire. Il entend terroriser, exterminer et provoquer une guerre confessionnelle totale. C’est dans ce contexte que l’appel à la mobilisation d’Ali al-Sistani est lancé et que les Hachd al-Chaabi prennent forme. Leur naissance ne peut donc pas être comprise sans l’effondrement de l’État irakien après 2003, la progression de Daech et le traumatisme du massacre de Camp Speicher.
2014 : l’Irak au bord de l’effondrement
En juin 2014, Daech s’empare de Mossoul, deuxième ville d’Irak. Des unités de l’armée irakienne se désagrègent. Des soldats abandonnent leurs positions, leurs armes et leurs véhicules. Le groupe terroriste conquiert rapidement de vastes territoires. La chute de Mossoul ne représente pas seulement une défaite militaire. Elle ouvre la possibilité d’un effondrement général de l’État irakien. Daech progresse vers le sud. Il menace Bagdad, Samarra et les villes saintes chiites de Najaf et Kerbala. Les populations des zones conquises sont soumises à des exécutions, des enlèvements, des déplacements forcés et des persécutions systématiques. Les Yézidis subissent des crimes que les Nations unies qualifieront comme pouvant constituer un génocide. La guerre contre Daech provoquera le déplacement de près de six millions d’Irakiens entre 2014 et 2017.
La naissance des Hachd al-Chaabi
Face à ce danger, le grand ayatollah Ali al‑Sistani lance en juin 2014 un appel à la mobilisation pour défendre le pays, ses habitants et ses institutions. Des dizaines de milliers d’Irakiens répondent à cet appel. Ils rejoignent des formations existantes ou de nouvelles unités, progressivement regroupées sous le nom de Hachd al‑Chaabi. Les Hachd ne constituent pas une organisation homogène. Ils réunissent des formations chiites anciennes, des volontaires mobilisés après l’appel d’al‑Sistani, des unités liées aux sanctuaires religieux, des groupes tribaux et des combattants issus de différentes communautés. Certaines composantes entretiennent des liens étroits avec l’Iran. D’autres se définissent avant tout par leur appartenance irakienne et leur obéissance aux autorités religieuses de Najaf. Cette diversité sera ensuite largement effacée par l’expression commode de « milices soutenues par l’Iran ».
Le rôle des Hachd dans la défaite de Daech
Les Hachd al‑Chaabi participent aux principales campagnes contre Daech. Ils contribuent à protéger Bagdad et Samarra. Ils interviennent à Amerli, Tikrit, Baïji, Falloujah, Mossoul, Tal Afar, Hawija et dans les zones frontalières avec la Syrie. Ils combattent aux côtés de l’armée irakienne, de la police fédérale, des unités antiterroristes, des peshmergas kurdes et de forces tribales sunnites. Leur rôle ne relève pas d’une reconstruction ultérieure de l’histoire. Il a été reconnu publiquement par les Nations unies.
En novembre 2015, le représentant spécial du secrétaire général de l’ONU en Irak constatait que les forces de sécurité irakiennes, les Forces de mobilisation populaire et les volontaires tribaux avaient repris des zones essentielles, dont Baïji. Il soulignait leur capacité à conduire simultanément des opérations sur plusieurs fronts contre Daech. En novembre 2017, après la reprise des derniers territoires densément peuplés encore contrôlés par Daech, le même représentant de l’ONU rendait hommage aux forces irakiennes, « y compris les Forces de mobilisation populaire », qui avaient défendu l’Irak aux côtés des peshmergas et des forces tribales. Les Hachd al-Chaabi ont joué un rôle majeur dans la défaite territoriale de Daech. Leur contribution s’inscrit dans un effort plus large, associant l’armée irakienne, les unités antiterroristes, la police fédérale, les peshmergas, les forces tribales, l’Iran et la coalition internationale.
Une institution de l’État irakien
Un autre fait est souvent absent des présentations occidentales : les Hachd al‑Chaabi possèdent un statut légal en Irak. Le Parlement irakien a adopté en novembre 2016 une loi intégrant les Forces de mobilisation populaire aux forces armées nationales. La loi n°40 de 2016 leur reconnaît une personnalité juridique, les place sous l’autorité du commandant en chef des forces armées et les soumet aux lois militaires irakiennes. Leur intégration juridique ne signifie pas que toutes leurs composantes obéissent parfaitement au gouvernement. Certaines brigades disposent d’une autonomie réelle. Elles conservent leurs propres réseaux politiques, économiques et militaires. Certaines suivent davantage les orientations de Téhéran que les décisions de Bagdad. L’État irakien éprouve depuis des années des difficultés à unifier complètement leurs chaînes de commandement. Mais cette réalité ne supprime pas leur statut officiel. Les Hachd ne peuvent donc pas être décrits globalement comme une force étrangère installée en Irak. Ils font partie de l’architecture sécuritaire irakienne. Lorsqu’une puissance étrangère frappe des unités relevant des Hachd, elle peut donc atteindre une composante officiellement rattachée aux forces armées d’un État souverain, et non une simple organisation clandestine.
Soleimani et al-Mohandis : les organisateurs de la riposte
Qassem Soleimani est généralement présenté au public occidental comme le chef de la Force Al‑Qods, responsable des opérations extérieures du Corps des gardiens de la révolution iranienne. Cette présentation est exacte, mais incomplète. Elle ne dit pas quel rôle il a joué en Irak au moment où Daech menaçait Bagdad. Dès l’offensive de 2014, Soleimani intervient pour aider les autorités et les forces irakiennes à organiser leur défense. L’Iran fournit rapidement des armes, des conseillers, des renseignements et un soutien logistique. Soleimani participe à la coordination de plusieurs forces engagées contre Daech. Il travaille notamment avec Abou Mahdi al‑Mohandis. Al‑Mohandis est une figure centrale des formations armées irakiennes proches de l’Iran. Il devient le commandant opérationnel adjoint des Hachd al‑Chaabi. Il connaît le terrain, les responsables des différentes brigades et les réseaux logistiques reliant l’Irak à l’Iran. Soleimani apporte la coordination régionale. Al‑Mohandis assure l’articulation irakienne. Les deux hommes participent ainsi à la construction d’une architecture militaire qui permet de mobiliser rapidement des combattants, de stabiliser les lignes de défense et d’appuyer les opérations contre Daech.
Le 3 janvier 2020 : Trump frappe le centre de coordination
Dans la nuit du 2 au 3 janvier 2020, un drone américain frappe deux véhicules près de l’aéroport international de Bagdad. Dix personnes sont tuées : cinq Irakiens et cinq Iraniens. Parmi elles figurent Qassem Soleimani, Abou Mahdi al-Mohandis et Mohammed Reza al-Jaberi, responsable des relations publiques des Hachd al-Chaabi. Le Pentagone affirme alors que Soleimani préparait des attaques contre des diplomates et des militaires américains. Il présente l’opération comme une action défensive destinée à dissuader de futures attaques iraniennes. Les preuves publiques permettant d’établir l’imminence exacte de ces attaques restent largement contestées. La frappe est menée sans autorisation du gouvernement irakien, sur le territoire de l’Irak, contre un haut responsable iranien et un dirigeant appartenant à une institution sécuritaire irakienne.
La disparition d’al‑Mohandis est parfois reléguée au second plan dans les récits occidentaux. Elle est pourtant essentielle à la compréhension de l’opération. La frappe n’a pas seulement éliminé un général iranien. Elle a tué simultanément le principal coordinateur régional de l’axe iranien et l’un des principaux organisateurs irakiens des Hachd. Le centre de liaison entre les deux structures a été frappé en un seul lieu et au même moment. La décision de Trump a donc eu un effet plus large que l’élimination de deux individus. Elle a tenté de désorganiser une architecture politique, militaire et logistique construite pendant la guerre contre Daech.
2026 : après les hommes, les structures
Six ans plus tard, Donald Trump est de nouveau président des États-Unis. Les forces américaines et saoudiennes frappent sur le territoire irakien des forces et des installations liées aux Hachd al-Chaabi, présentées par Washington comme associées à des groupes proches de l’Iran. Washington affirme que le Corps des gardiens de la révolution a dirigé des tentatives d’attaques contre les forces américaines et contre les infrastructures énergétiques saoudiennes. Des évaluations saoudiennes et régionales attribuent également certaines attaques aux Houthis, qui auraient agi depuis le territoire irakien en coordination avec des groupes armés irakiens. Les Houthis ont, pour leur part, revendiqué les attaques contre l’Arabie saoudite, tandis que le gouvernement irakien a déclaré ouvrir une enquête. Ces éléments doivent être vérifiés avec rigueur. Il faut établir le lieu précis de lancement des drones, l’identité de leurs opérateurs, la chaîne de commandement, le rôle éventuel de l’Iran et la relation exacte entre les auteurs des attaques et les sites ensuite bombardés. Mais même en admettant l’attribution américaine et saoudienne, une question demeure : les frappes visaient‑elles uniquement à empêcher de nouvelles attaques, ou participaient‑elles à une stratégie régionale plus large ?
La recomposition syrienne
Les frappes contre les Hachd ne prennent toutefois tout leur sens qu’à l’échelle régionale. Tandis que Washington cherche à affaiblir en Irak les forces liées à l’Iran, la recomposition de la Syrie lui offre de nouveaux acteurs susceptibles de couper les relations entre l’Iran, l’Irak et le Liban. Le contraste entre le traitement réservé aux Hachd et celui accordé aux nouvelles forces syriennes montre que les catégories de « terroriste », d’« allié » ou de « force légitime » ne sont pas appliquées selon des critères constants. Elles évoluent en fonction de la place occupée par chaque acteur dans la stratégie régionale du moment.
Cette logique apparaît clairement lorsqu’on observe la recomposition de la Syrie. Après la chute de l’ancien gouvernement syrien, les nouvelles forces armées ont été constituées par l’intégration de nombreuses factions rebelles. Plusieurs unités issues de Hayat Tahrir al‑Chaam et d’autres groupes armés ont été renommées en divisions ou en brigades du nouvel appareil militaire.
Selon l’Agence de l’Union européenne pour l’asile, cette intégration a souvent conservé intactes les anciennes structures internes, les chaînes de commandement et la composition des factions. Les anciens commandants de Hayat Tahrir al‑Chaam occupent une part importante des postes de commandement. Cela ne permet pas de qualifier indistinctement tous les membres du nouvel appareil syrien. Mais la continuité de certaines structures et chaînes de commandement impose d’examiner rigoureusement la réalité de leur transformation.
Des organisations peuvent abandonner certaines pratiques et entrer dans un processus institutionnel. Mais cette transformation soulève une contradiction politique majeure. Des forces qui proviennent de mouvements islamistes armés, dont certains furent liés à Al‑Qaïda ou sanctionnés par les puissances occidentales, peuvent être progressivement reconnues comme autorités légitimes lorsqu’elles deviennent compatibles avec la nouvelle stratégie régionale. Dans le même temps, les Hachd, qui ont effectivement combattu Daech, sont globalement décrits comme des « milices terroristes alignées sur l’Iran ».
Le pouvoir de nommer
Le mot « terroriste » devrait désigner des méthodes précises : attaques délibérées contre des civils, prises d’otages, terreur organisée ou violence destinée à soumettre une population. Dans les relations internationales, ce terme fonctionne aussi comme un instrument de classement. Il sépare les violences jugées admissibles de celles qui ne le sont pas. Il permet de retirer à un acteur toute légitimité politique. Il facilite les sanctions, les assassinats ciblés et les opérations militaires menées sans autorisation de l’État concerné.
Ce classement n’est pas toujours stable. Un acteur peut être qualifié de terroriste à une période, puis devenir interlocuteur, partenaire ou dirigeant reconnu lorsque son utilité stratégique change. À l’inverse, une force ayant participé à la lutte contre une organisation terroriste peut être elle‑même reclassée comme menace principale lorsque son alignement politique devient incompatible avec les objectifs d’une grande puissance.
Cette instabilité des catégories ne signifie pas que toute accusation de terrorisme serait fausse. Elle signifie que les désignations publiques doivent être examinées à partir de critères constants. Les mêmes actes doivent recevoir les mêmes qualifications. Les responsabilités doivent être établies par des preuves. Le passé des organisations ne doit pas être effacé selon les besoins du moment.
Une même stratégie de 2020 à 2026
L’assassinat de Soleimani et d’al-Mohandis en 2020, puis les frappes contre les Hachd al-Chaabi en 2026, révèlent une ligne de continuité. Cette stratégie ne consiste pas seulement à « contenir l’Iran ». Elle vise à démanteler ou à affaiblir les structures politiques, militaires et logistiques qui relient l’Iran à l’Irak, à la Syrie et au Liban.
En Irak, cela passe par l’affaiblissement des forces proches de Téhéran et par leur dissociation progressive de l’appareil d’État. En Syrie, cela passe par le remplacement de l’ancien réseau d’alliances par un pouvoir hostile ou fermé à l’influence iranienne. Au Liban, cela passe par l’isolement politique, militaire et logistique du Hezbollah.
Les Hachd constituent un obstacle à cette recomposition. Leur rôle dans la guerre contre Daech leur a donné une expérience militaire, une implantation territoriale et une légitimité historique. Certaines de leurs composantes entretiennent aussi des relations directes avec l’Iran et avec d’autres membres de ce qui est appelé l’« axe de la résistance ».
Leur présence limite donc la possibilité de transformer l’Irak en espace de pression ou d’opérations contre l’Iran. C’est la continuité entre leur rôle passé, leurs capacités présentes et leur position dans l’équilibre régional qui permet de comprendre pourquoi ils sont devenus des cibles.
Ne pas confisquer l’histoire de la guerre contre Daech
La défaite territoriale de Daech fut le résultat d’un effort collectif. L’armée irakienne, les unités antiterroristes, la police fédérale, les peshmergas, les forces tribales, les Hachd al-Chaabi, l’Iran et la coalition internationale y ont contribué selon des modalités différentes.
Mais ces contributions n’ont pas eu le même coût humain. Les forces irakiennes ont combattu au sol. Elles ont perdu des milliers d’hommes. Les Hachd se sont constitués dans l’urgence, au moment où l’État irakien menaçait de s’effondrer. Soleimani et al-Mohandis ont joué un rôle majeur dans l’organisation et la coordination de cette riposte.
Les tentatives actuelles de réécriture ne sont donc pas de simples erreurs de mémoire. Elles sont politiques. Elles permettent d’effacer le rôle de ceux qui sont devenus gênants, puis de récupérer leurs efforts et leurs sacrifices au profit d’un récit plus conforme aux intérêts du moment.
Les acteurs qui ont payé le prix le plus lourd peuvent ainsi être réduits à leur proximité avec l’Iran. Leur rôle dans la guerre contre Daech disparaît. Leur légitimité acquise au combat est neutralisée. Dans le même temps, d’autres acteurs peuvent être présentés comme les principaux artisans de la victoire ou comme les nouveaux partenaires légitimes.
Cette récupération produit une inversion profonde. Ceux qui ont supporté une part majeure du coût humain perdent jusqu’au droit de nommer leur propre histoire. Ceux qui disposent de la plus grande puissance médiatique et politique peuvent, eux, s’attribuer le récit de la victoire.
Les Hachd, qui ont combattu Daech, sont désormais désignés comme une menace à neutraliser. Certaines forces issues de mouvements islamistes armés peuvent, au même moment, être intégrées à un nouvel appareil d’État et reconnues comme partenaires lorsqu’elles servent l’isolement de l’Iran et du Hezbollah.
Cette reclassification ne prépare pas seulement l’acceptation de nouvelles opérations militaires. Elle permet aussi de confisquer les sacrifices de ceux qui ont empêché l’effondrement de l’Irak.
Les États-Unis attaquent ainsi des forces apparues pour contenir un désastre dont leur propre intervention a contribué à créer les conditions. Puis ils participent à la construction d’un récit dans lequel la contribution de ces forces devient secondaire, suspecte ou effaçable.
Les frappes de juillet 2026 ne peuvent pas être comprises uniquement à partir des attaques de drones invoquées par Washington et Riyad. Elles doivent être replacées dans une séquence ouverte par l’invasion de l’Irak en 2003, le démantèlement d’une partie de l’appareil d’État, la montée des organisations djihadistes, puis l’effondrement militaire de 2014.
Lorsque Daech menaçait l’existence même de l’Irak, les Hachd al-Chaabi se sont mobilisés aux côtés des autres forces irakiennes. Qassem Soleimani et Abou Mahdi al-Mohandis ont participé à l’organisation et à la coordination de cette riposte.
Le 3 janvier 2020, une frappe ordonnée par Donald Trump a tué Soleimani, al-Mohandis et les autres membres du convoi qui les accompagnaient sur le territoire irakien. En juillet 2026, le même président a fait frapper des forces et des installations liées aux Hachd al-Chaabi.
Entre ces deux dates, la Syrie a été profondément recomposée. Des formations issues de l’insurrection islamiste ont été intégrées dans un nouvel appareil d’État. Certaines sont désormais traitées comme des interlocuteurs ou des partenaires possibles par des puissances qui les combattaient ou les sanctionnaient auparavant.
Le contraste est politique. Les acteurs qui ont supporté une part majeure du coût humain de la guerre contre Daech peuvent être privés du bénéfice de leur propre histoire dès lors qu’ils deviennent des obstacles à la stratégie régionale du moment. Leurs sacrifices sont minorés, leur rôle est réduit à leur proximité avec l’Iran et le récit de la victoire peut être récupéré par ceux qui disposent aujourd’hui de la plus grande puissance politique et médiatique.
La question n'est pas seulement de savoir selon quels critères un acteur est qualifié de terroriste, d’allié, de force légitime ou de cible éliminable. Elle est aussi de savoir qui possède le pouvoir de réécrire une guerre, d’en attribuer le mérite et d’effacer ceux qui en ont payé le prix le plus lourd.
De l’assassinat de Soleimani, d’al-Mohandis et de leurs compagnons aux frappes contre les Hachd al-Chaabi, une même logique apparaît : affaiblir les forces qui limitent la recomposition régionale recherchée par Washington, puis réécrire leur rôle dans la guerre contre Daech afin de rendre leur élimination politiquement acceptable.
Smaïn Bédrouni

