C’est l’un des plus grands paradoxes de l’histoire du XXe siècle. Comment une nation reconnue pour son effervescence culturelle, scientifique et artistique (la Vienne de Freud, de Wittgenstein, de Klimt ou de Zweig) a-t-elle pu devenir un terreau fertile pour le nazisme, au point de réserver à Adolf Hitler un accueil triomphal lors de l’Anschluss en 1938 ?
Plusieurs facteurs expliquent pourquoi haute culture et pensée progressiste ont cohabité — et ont parfois été balayées — par l’attrait du national-socialisme :
* **La chute de l’Empire et le traumatisme du déclassement :** Avant 1918, l’Autriche-Hongrie était une superpuissance multinationale. La Première Guerre mondiale a réduit ce vaste empire à un petit État germanophone, perçu par beaucoup comme économiquement nonviable. Ce deuil impérial a nourri une profonde nostalgie et un sentiment de frustration collective.
* **Le mythe de la "Victime" et la radicalisation politique :** La Première République autrichienne (1919-1938) a été marquée par une instabilité chronique, une pauvreté exacerbée par la crise de 1929 et une quasi-guerre civile entre socialistes et conservateurs. Dans ce chaos, les extrêmes ont prospéré, l’idée d’un rattachement à l’Allemagne (le *Anschluss*) étant vue par beaucoup comme une solution de survie.
* **Un foyer d’antisémitisme virulent :** Paradoxalement, alors que Vienne comptait une intelligentsia juive brillante, elle était aussi le berceau d’un antisémitisme politique féroce. Le maire de Vienne de la fin du XIXe siècle, Karl Lueger, y avait théorisé un populisme antisémite assumé, qui a profondément influencé le jeune Adolf Hitler lorsqu’il vivait dans la capitale.
* **La faillite des élites intellectuelles :** Si l’Autriche comptait de nombreux intellectuels de premier plan, ceux-ci étaient souvent divisés, minoritaires ou cosmopolites. Une partie des élites traditionnelles (universitaires, fonctionnaires, bourgeois) a vu dans le nazisme un rempart contre le communisme ou un moyen de restaurer la grandeur allemande, sous-estimant tragiquement la nature criminelle du régime.
L’adhésion au nazisme n’a donc pas effacé la culture autrichienne ; elle s’est nourrie des peurs, des rancœurs et des crises d’une société en plein bouleversement, démontrant que la haute culture n’est jamais un vaccin absolu contre la barbarie politique.