La fabrique du consommateur - Une histoire de la société marchande - Anthony Galluzzo. Editions Zones.
pages 62-66
Ce rôle d’objet vivant était aussi celui de la maîtresse de maison. Par son corps, sa parure et ses bijoux, la bourgeoise se devait d’exprimer le statut de son mari. Toute armaturée de crinolines, chargée de rubans soyeux et alourdie de tissus plissants, les bourgeoises se fondaient étonnamment dans leur intérieur. En feuilletant les gravures de mode des magazines féminins à partir des années mille huit cent quarante, le lecteur est frappé par la ressemblance entre les robes d’intérieur et les draperies qui prolifèrent. L’association n’est pas uniquement formelle. Les mêmes drapés et bouillonnés, les mêmes éléments de passementerie, les mêmes tissus, habits, femmes et appartements.
La fonction d’objet signe des femmes était plus évidente encore pour les galantes. Défiler dans les salons avec à son bras une magnifique demi-mondaine, c’était afficher sa fortune aussi sûrement qu’en épinglant un diamant à sa cravate. Habillée comme une fée, sans âge et sans nom, la femme est soumise aux mêmes transformations esthétiques que les objets qui composent l’intérieur bourgeois. Son corps n’appartient plus au domaine de la réalité vécue, mais plutôt à celui de la relation avec les objets. Il est fétichisé, possédé, idéalisé, manipulé et contrôlé. Dans cette symbiose, la maison et le corps de la femme sont transformés en produits ou en marchandises.
Les bourgeoises avaient pour fonction de signifier la puissance financière de leur famille et devaient donc soumettre leur corps à l’ostentation, à la consommation et aux loisirs. C’était, selon l’expression de Thorsten Veblen, leur office délégataire. Il fallait qu’elles s’inscrivent pour leur famille dans l’idéal de l’oisiveté nobiliaire. On explique ainsi la lourdeur des vêtements de la bourgeoisie. Ceux-ci, en la rendant pratiquement invalide, signifiaient l’interdiction de l’effort. L’espace habité, son aménagement, ses meubles, ses bibelots et ses objets vivants, tout s’entremêle pour former un langage. Ce langage a pour fonction de signifier une position. Chaque objet est un marqueur social, un outil distinctif qui va rapprocher ou éloigner son possédant de l’idéal auquel lui ou ses autres l’identifient. Ce langage des objets s’exprime à travers une syntaxe qui ordonne chaque élément en un ensemble bien agencé.
Pour se positionner sur l’échelle du paraître, la bourgeoisie doit maîtriser la grammaire complexe des styles, comprendre comment combiner harmonieusement les bonnes étoffes et les beaux objets. Cette grammaire des styles, complexe et mouvante, nécessitait un travail d’apprentissage qui échoyait toujours à la maîtresse de maison, préposée à ce gaspillage de temps et de substances. Au besoin, l’épouse s’appuyait sur des manuels de savoir-vivre où s’adjoignaient les services d’un tapissier-décorateur, l’aidant à distinguer le bon goût du vulgaire. Exceller dans l’art du décorum était absolument nécessaire pour participer à l’ostentation concurrentielle qui faisait le jeu de la bourgeoisie. Le degré de maîtrise de la grammaire des styles était considéré comme l’un des grands indicateurs de la valeur de la maîtresse de maison et donc de sa famille. D’où l’importance pour le bourgeois de prendre pour femme quelqu’un capable de signifier au mieux sa fortune, d’organiser au mieux son paraître. La dynamique d’accumulation, de mise en scène et d’ostentation d’objets n’aurait concerné que les franges supérieures de la bourgeoisie si elle avait été limitée à l’authentique, à l’œuvre d’art et au travail d’orfèvre.
Or, cette dynamique s’est étendue à toutes les franges de la bourgeoisie, même les plus basses.
Ce qui a alimenté et diversifié ce phénomène d’accumulation ostentatoire, c’est la production industrielle qui a permis à ceux qui n’avaient pas les moyens de s’acheter des objets d’art, d’acquérir des bibelots sans grande valeur d’échange du faux luxe fabriqué en série. Le dix-neuvième siècle a connu de multiples innovations technologiques qui ont permis la miniaturisation et la multiplication des objets d’art. Avec l’art industriel s’ouvrait l’ère du faux et de sa consommation frénétique de signes. La multiplication des marchandises entraînait la possibilité matérielle d’universaliser la lutte statutaire par les objets. Par sa façon d’accumuler et de disposer des bibelots et un mobilier éclectique dans ses appartements, de couvrir sa femme de dorures et de riches étoffes, le bourgeois, grand comme petit, affirmait son identité de classe et, par l’émulation qu’il entraînait à sa suite, contribuait à l’éclosion d’une société de consommation.
Celle-ci allait s’établir peu à peu par le ruissellement des marchandises à travers la pyramide sociale. Mais avant d’expliquer plus en détail cette prolifération des objets, il est nécessaire de comprendre le passage de l’ordre à la classe.
L’économie de la valeur signe et la tension distinction affiliation.
Avant l’avènement de la société de classes au XIXe siècle, le monde social semblait ordonné telle une grande chaîne des êtres, au sein de laquelle chaque personne pouvait trouver sa place sur un continuum allant de la plus insignifiante créature jusqu’à Dieu lui-même. Cette scala naturae légitimé, légitimait l’ordre social et politique. Le système hiérarchique s’affirmait ainsi comme naturel et de toute éternité. La supériorité de la noblesse sur la roture se lisait dans le fait que les premiers étaient, sur l’échelle céleste, plus plus près de Dieu que les seconds. Les rangs avaient été ordonnés par la divine providence. Sortir de la place que nous avait octroyée la création, c’était donc s’opposer à la volonté divine. Chaque être se devait d’évoluer dans un monde d’objets et de manière propre à son rang. Ainsi, des lois somptuaires signifiaient le code de consommation imposé à chaque catégorie sociale. À chaque ordre, son costume, sa demeure et sa nourriture. Consommer au-dessus de son rang, c’était se rebeller contre l’ordre naturel et commettre un péché. Le luxe affiché par la noblesse et les monarques offrait bien moins l’expression d’une jouissance personnelle que l’accomplissement d’un devoir d’être. Pour s’élever, le bourgeois, après avoir accumulé une fortune suffisante, devait s’anoblir et transmuter ainsi une quantité d’avoirs en qualité d’être.
Avec l’effondrement de la société d’ordre, la consommation se trouve reconfigurée. La consommation statutaire exprimant un ordre divin fait place à la propagation des objets par les mécanismes du marché. Le code légal devient code combinatoire, système de conventions mouvantes. La qualité d’être ne faisant plus loi. La quantité d’avoir régit désormais seule la circulation et l’appropriation des objets. Les marques de l’aristocratie deviennent des signes de classe en ce qu’elles peuvent être achetées. Ce changement de paradigme accompagne la prise de pouvoir de la bourgeoisie moderne. Cette société nouvelle s’annonce fondamentalement instable. Le statut de chaque famille est chaque jour remisé sur le marché, où se produisent des ascensions, mais également des déclassements. L’univers social se recompose finalement autour d’un jeu de regards. "Une caste est une institution, une classe n’a pas d’existence officielle et légale", écrit Edmond Goblot. Au lieu de reposer sur des lois et des constitutions, elle est tout entière dans l’opinion et les mœurs. Elle n’en est pas moins une réalité sociale, moins fixe, il est vrai, et moins définie, mais tout aussi positive qu’une caste. Pour être jugé supérieur, pour être considéré, il faut réussir au regard des autres. Dans l’arène, le statut dépend de l’opinion et l’opinion des apparences. Le bourgeois doit s’appliquer à éprouver sa richesse, à la démontrer par une panoplie de signes. D’où l’importance considérable de la marchandise et de sa consommation ostentatoire.