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De la part de Smaïn
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J F K Secret societies speech - 27 avril 1961
kalifornya1 - 25 mai 2009 - Vidéo 5’24
J.F.K. gives a speech at the national press club
about never tolerating secret societies or media cover-ups.
Le 27 avril 1961, John F. Kennedy prononçait devant l’American Newspaper Publishers Association un discours consacré à la presse, au secret, à la sécurité nationale et à la responsabilité du pouvoir.
Plus
de soixante-cinq ans après, certains passages continuent de circuler
abondamment. On retient souvent sa dénonciation d’une « conspiration
monolithique et impitoyable ». Cette phrase appartient au contexte de la guerre
froide et à la confrontation avec le système soviétique. Mais ce n’est pas le
passage qui m’intéresse le plus.
Ce
qui retient mon attention est ce que Kennedy dit du fonctionnement même d’une
société démocratique. Il commence par rappeler que le secret excessif est
incompatible avec une société libre et ouverte. Il refuse que la sécurité
nationale puisse devenir un prétexte pour censurer l’information, étouffer la
contestation, cacher les erreurs du pouvoir ou priver la population de faits
qu’elle devrait pouvoir connaître.
Puis
il prononce cette phrase :
« Aucun président ne devrait craindre l’examen public de son programme. »
Il
ajoute que de cet examen naît la compréhension, et que de cette compréhension
peuvent naître aussi bien le soutien que l’opposition. Les deux, dit-il, sont
nécessaires. Cette idée est centrale.
Une
démocratie ne fonctionne pas seulement parce que des citoyens votent. Elle
fonctionne aussi parce que l’information circule, que des récits différents
peuvent se confronter, les décisions contestées, les erreurs devenir visibles et
parce qu’un système politique conserve la possibilité de se
corriger.
Kennedy
formule d’ailleurs cette idée d’une manière remarquable :
« Une erreur ne devient une faute que lorsque l’on refuse de la corriger. »
Mais
pour corriger une erreur, encore faut-il pouvoir la voir. Il faut que les faits
soient accessibles, que ceux qui les observent puissent parler, que la
contradiction puisse parvenir jusqu’au public et que certaines voix ne soient
pas éliminées du récit avant même que leur parole soit examinée.
C’est précisément à cet endroit que ce discours
rejoint le travail que j’ai mené dans la trilogie Les architectures du
réel. Les trois livres partent de
questions différentes. Ils examinent pourtant un même problème sous plusieurs
angles : la manière dont une société sélectionne, organise et transforme ce
qu’elle considère comme réel.
Dans Ceux qu’on n’a pas comptés, la question est celle de la visibilité. Qui entre
dans les catégories ? Qui apparaît dans les statistiques ? Qui reste en dehors
du champ ?
Une
personne, un groupe ou une expérience peuvent exister matériellement tout en
devenant presque inexistants dans la représentation collective lorsqu’aucune
catégorie ne permet de les compter correctement. Ce qui n’est pas compté finit
souvent par ne plus être vu.
Dans La fabrication des réalités
publiques, le problème change
d’échelle. Il ne s’agit plus seulement de savoir ce qui est visible. Il faut
comprendre comment des faits dispersés deviennent un récit collectif. Comment
une information est sélectionnée, une autre écartée, certaines paroles reprises,
d’autres restent marginales, des événements sont hiérarchisés, des
interprétations se répètent et peu à peu apparaît ce que nous appelons une
réalité publique.
Cette
réalité n’est pas toujours fausse, mais elle n’est jamais la totalité du réel.
Elle est une construction produite par la sélection, répétition, hiérarchisation
et circulation de certaines informations. La presse joue évidemment un rôle
majeur dans ce processus. C’est précisément pourquoi le discours de Kennedy est
intéressant. Il ne présente pas la presse comme un simple canal de transmission.
Il lui attribue une fonction de vigilance, d’analyse et de
contradiction.
Il
rappelle aussi que le pouvoir possède une responsabilité symétrique : permettre
l’accès à l’information dans les limites les plus étroites possibles de la
sécurité nationale.
Cette
relation est fragile. Lorsqu’elle fonctionne, l’information peut produire une
rétroaction. Une décision est prise, ses conséquences deviennent observables, la
presse les expose, la société réagit, le pouvoir reçoit cette information en
retour, il peut alors maintenir sa décision, l’adapter ou la corriger. Mais une
boucle de rétroaction peut aussi se dégrader.
Le troisième livre de la trilogie, Après le 11
septembre, examine précisément ce
qui peut se produire lorsqu’un système politique, médiatique et institutionnel
s’enferme progressivement dans les représentations qu’il a lui-même
produites.
Après
un événement majeur, une interprétation initiale devient dominante. Elle
détermine les catégories utilisées ensuite. Ces catégories orientent les
nouvelles informations. Les nouvelles informations semblent alors confirmer les
catégories initiales. Le système commence à se renforcer lui-même. Les décisions
prises sur la base de cette représentation produisent à leur tour des événements
qui viennent l’alimenter. Une boucle de rétroaction apparaît. Et
progressivement, le système peut devenir prisonnier de sa propre réalité
publique.
C’est
là que la phrase de Kennedy prend une autre profondeur :
« Sans débat, sans critique, aucune administration et aucun pays ne peuvent réussir, et aucune République ne peut survivre. »
La
critique n’est plus seulement une liberté accordée à celui qui s’oppose. Elle
devient une source d’information pour le système lui-même. Supprimer la
contradiction revient alors à supprimer une partie de ses propres
capteurs.
Une
société peut disposer d’une quantité gigantesque d’informations tout en perdant
sa capacité à se corriger. Elle peut posséder des chaînes d’information, des
journaux, des réseaux sociaux, des administrations, des instituts statistiques
et des services de renseignement, tout en devenant progressivement aveugle à
certaines parties du réel. Il suffit pour cela que les mêmes catégories
organisent partout ce qui mérite d’être vu.
C’est
aussi ce qui relie les trois livres. D’abord, certains ne sont pas comptés. Puis
certaines informations ne sont plus intégrées à la réalité publique. Enfin, un
système construit à partir de cette représentation partielle peut commencer à
produire ses propres confirmations. Ce qui était une lacune devient alors une
structure.
Et
cette structure peut finir par orienter les décisions, les institutions et
parfois les événements eux-mêmes. C’est pour cette raison que je partage cette
vidéo aujourd’hui. Pas pour isoler une phrase spectaculaire prononcée en 1961.
Mais parce que Kennedy y pose une question qui traverse toujours nos sociétés
:
comment un système politique peut-il corriger ses erreurs si les informations capables de les révéler ne peuvent plus circuler ?
C’est
aussi, sous des formes différentes, la question qui traverse toute la trilogie
Les architectures du réel :
qui est compté, quelle réalité est racontée, et que devient un système lorsqu’il commence à décider à partir de la représentation qu’il a lui-même fabriquée ?