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Kennedy, la presse et la fabrication des réalités publiques

vendredi 4 septembre 2026, par anonyme (Date de rédaction antérieure : 4 septembre 2026).

Reçu par courrier électronique le 4 septembre 2026

De la part de Smaïn

https://www.youtube.com/watch?v=97n…

J F K Secret societies speech - 27 avril 1961

kalifornya1 - 25 mai 2009 - Vidéo 5’24

J.F.K. gives a speech at the national press club
about never tolerating secret societies or media cover-ups.

Cliquer ici pour télécharger la vidéo

Le 27 avril 1961, John F. Kennedy prononçait devant l’American Newspaper Publishers Association un discours consacré à la presse, au secret, à la sécurité nationale et à la responsabilité du pouvoir.

Plus de soixante-cinq ans après, certains passages continuent de circuler abondamment. On retient souvent sa dénonciation d’une « conspiration monolithique et impitoyable ». Cette phrase appartient au contexte de la guerre froide et à la confrontation avec le système soviétique. Mais ce n’est pas le passage qui m’intéresse le plus.
Ce qui retient mon attention est ce que Kennedy dit du fonctionnement même d’une société démocratique. Il commence par rappeler que le secret excessif est incompatible avec une société libre et ouverte. Il refuse que la sécurité nationale puisse devenir un prétexte pour censurer l’information, étouffer la contestation, cacher les erreurs du pouvoir ou priver la population de faits qu’elle devrait pouvoir connaître.
Puis il prononce cette phrase :
« Aucun président ne devrait craindre l’examen public de son programme. »
Il ajoute que de cet examen naît la compréhension, et que de cette compréhension peuvent naître aussi bien le soutien que l’opposition. Les deux, dit-il, sont nécessaires. Cette idée est centrale.
Une démocratie ne fonctionne pas seulement parce que des citoyens votent. Elle fonctionne aussi parce que l’information circule, que des récits différents peuvent se confronter, les décisions contestées, les erreurs devenir visibles et parce qu’un système politique conserve la possibilité de se corriger.
Kennedy formule d’ailleurs cette idée d’une manière remarquable :
« Une erreur ne devient une faute que lorsque l’on refuse de la corriger. »
Mais pour corriger une erreur, encore faut-il pouvoir la voir. Il faut que les faits soient accessibles, que ceux qui les observent puissent parler, que la contradiction puisse parvenir jusqu’au public et que certaines voix ne soient pas éliminées du récit avant même que leur parole soit examinée.
C’est précisément à cet endroit que ce discours rejoint le travail que j’ai mené dans la trilogie Les architectures du réel. Les trois livres partent de questions différentes. Ils examinent pourtant un même problème sous plusieurs angles : la manière dont une société sélectionne, organise et transforme ce qu’elle considère comme réel.
Dans Ceux qu’on n’a pas comptés, la question est celle de la visibilité. Qui entre dans les catégories ? Qui apparaît dans les statistiques ? Qui reste en dehors du champ ?
Une personne, un groupe ou une expérience peuvent exister matériellement tout en devenant presque inexistants dans la représentation collective lorsqu’aucune catégorie ne permet de les compter correctement. Ce qui n’est pas compté finit souvent par ne plus être vu.
Dans La fabrication des réalités publiques, le problème change d’échelle. Il ne s’agit plus seulement de savoir ce qui est visible. Il faut comprendre comment des faits dispersés deviennent un récit collectif. Comment une information est sélectionnée, une autre écartée, certaines paroles reprises, d’autres restent marginales, des événements sont hiérarchisés, des interprétations se répètent et peu à peu apparaît ce que nous appelons une réalité publique.
Cette réalité n’est pas toujours fausse, mais elle n’est jamais la totalité du réel. Elle est une construction produite par la sélection, répétition, hiérarchisation et circulation de certaines informations. La presse joue évidemment un rôle majeur dans ce processus. C’est précisément pourquoi le discours de Kennedy est intéressant. Il ne présente pas la presse comme un simple canal de transmission. Il lui attribue une fonction de vigilance, d’analyse et de contradiction.
Il rappelle aussi que le pouvoir possède une responsabilité symétrique : permettre l’accès à l’information dans les limites les plus étroites possibles de la sécurité nationale.
Cette relation est fragile. Lorsqu’elle fonctionne, l’information peut produire une rétroaction. Une décision est prise, ses conséquences deviennent observables, la presse les expose, la société réagit, le pouvoir reçoit cette information en retour, il peut alors maintenir sa décision, l’adapter ou la corriger. Mais une boucle de rétroaction peut aussi se dégrader.
Le troisième livre de la trilogie, Après le 11 septembre, examine précisément ce qui peut se produire lorsqu’un système politique, médiatique et institutionnel s’enferme progressivement dans les représentations qu’il a lui-même produites.
Après un événement majeur, une interprétation initiale devient dominante. Elle détermine les catégories utilisées ensuite. Ces catégories orientent les nouvelles informations. Les nouvelles informations semblent alors confirmer les catégories initiales. Le système commence à se renforcer lui-même. Les décisions prises sur la base de cette représentation produisent à leur tour des événements qui viennent l’alimenter. Une boucle de rétroaction apparaît. Et progressivement, le système peut devenir prisonnier de sa propre réalité publique.
C’est là que la phrase de Kennedy prend une autre profondeur :
« Sans débat, sans critique, aucune administration et aucun pays ne peuvent réussir, et aucune République ne peut survivre. »
La critique n’est plus seulement une liberté accordée à celui qui s’oppose. Elle devient une source d’information pour le système lui-même. Supprimer la contradiction revient alors à supprimer une partie de ses propres capteurs.
Une société peut disposer d’une quantité gigantesque d’informations tout en perdant sa capacité à se corriger. Elle peut posséder des chaînes d’information, des journaux, des réseaux sociaux, des administrations, des instituts statistiques et des services de renseignement, tout en devenant progressivement aveugle à certaines parties du réel. Il suffit pour cela que les mêmes catégories organisent partout ce qui mérite d’être vu.
C’est aussi ce qui relie les trois livres. D’abord, certains ne sont pas comptés. Puis certaines informations ne sont plus intégrées à la réalité publique. Enfin, un système construit à partir de cette représentation partielle peut commencer à produire ses propres confirmations. Ce qui était une lacune devient alors une structure.
Et cette structure peut finir par orienter les décisions, les institutions et parfois les événements eux-mêmes. C’est pour cette raison que je partage cette vidéo aujourd’hui. Pas pour isoler une phrase spectaculaire prononcée en 1961. Mais parce que Kennedy y pose une question qui traverse toujours nos sociétés :
comment un système politique peut-il corriger ses erreurs si les informations capables de les révéler ne peuvent plus circuler ?
C’est aussi, sous des formes différentes, la question qui traverse toute la trilogie Les architectures du réel :
qui est compté, quelle réalité est racontée, et que devient un système lorsqu’il commence à décider à partir de la représentation qu’il a lui-même fabriquée ?

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