Saint-Flour, cité
inviolée
Ils étaient venus en plein jour, ils sont
partis à la lueur bleue de leurs lampes
de poche.
Du 24 mai au 24 août, l’éclipse
fut progressive, mais totale.
Avec quelle consternation nous avions vu
arriver leurs convois interminables et puissamment
armés ! A leurs innombrables engins
motorisés, à leurs canons, à leurs mitrailleuses,
à leurs avions, nos braves maquisards
ne pourront opposer que leurs
mitraillettes et leurs poitrines.
Mais finalement, ce furent leurs mitraillettes qui
parlèrent le plus fort, car il y avait dans
leurs poitrines un irréductible idéal :
Sauver la France !
Vaincre ou mourir ’ Telle était la
devise des petits soldats du Brassard à
croix de Lorraine.
Ils ont commencé par mourir :
Luttant un. contre dix, sans armes,
sans remparts,
Harassés, débordés, cernés de toutes
parts,
Quand l’ Allemand rageur vous
sommait de vous rendre,
Fiers, vous vous raidissiez, refusant
de comprendre
« Parlez-nous de mourir,
mais nous rendre : Jamais !
« Impossible d’ailleurs, car nous sommes
Français ! »
Ils ont fini par vaincre.
Chaque jour augmentait le nombre des
véhicules ennemis remorqués, je veux
dire détruits, tandis que les occupants
de leurs «voitures silencieuses» fondaient à
vue d’œil. De huit, ils tombaient à
sept, puis à six, puis à cinq...
En l’espace d’une semaine, Saint-Odilon fut
occupé deux fois par le même contingent
de mitrailleurs allemands. La première
fois, ils étaient quarante-cinq, la deuxième
fois vingt-huit. Au Frère qui demandait
s’il fallait attendre les autres, il
fut répondu : « Non, ils ont été
regroupés. » En effet, ils avaient
passé... l’arme à gauche.
L’arrogance de ces messieurs suivit la
même courbe descendante. A la dernière
réquisition de Saint-Odilon, un sous-officier
demanda : « Quand pensez-vous que la
guerre finira ?
— Mais vous êtes
mieux placé que moi pour le savoir.
— Oui, oui, vous ne voulez pas
vous compromettre. Eh bien ! il faudra
qu’elle finisse bientôt, d’une façon ou
d’une autre. » Et ce disant, il
fit le geste de jeter bas ses armes.
Un mois plus tôt, c’était le geste
circulaire de l’index autour du cou :
« On leur coupera la tête à tous
vos maquis ! »
A partir de l’Assomption, les colonnes répressives
quittent le Cantal. Il ne reste plus
à Saint-Flour que la garnison de notre
Pensionnat du Sacré-Cœur. Le maquis, qu’on avait
cru anéanti, renaît de ses cendres et
se groupe en vue d’attaquer la
Kommandantur. Celle-ci déclare la ville
en état de siège. Müller plastronne
: « Nous nous défendrons jusqu’à la
dernière goutte de sang. » Le 23
août, de deux heures à quatre
heures de l’après-midi, leurs mitrailleuses
crachent sans interruption.
Mais toute cette belle ardeur belliqueuse
n’est qu’apparente. Elle est destinée à
camoufler leur intention réelle : prendre le
large.
Redoutant des destructions au Pensionnat,
je me tiens à proximité depuis
le 21 août, prêt à intervenir.
Et c’est ainsi que, dans la nuit du 23
au 24 août, je pus constater qu’il y régnait
une animation insolite. Mais
l’occultation parfaite ne laissait rien
surprendre de ce qui se passait à
l’intérieur. Soudain, jardin et cours sont
envahis par d’innombrables feux follets. C’était
la Wehrmacht qui faisait ses malles
et les chargeait sur ses camions en s’éclairant...
de ses lampes de poche !
Je distingue nettement la silhouette de
M. Desfonds, chauffeur réquisitionné, qui
s’escrime — ou fait semblant — à mettre
en marche une camionnette. J’entends un
officier allemand lui dire :
« Monsieur, cinq minutes pour partir,
sinon fusillé.» Du coup le moteur tourne et
la camionnette descend docilement
jusqu’au... Faubourg, où, non moins
docilement elle refuse de continuer la
roule. Malheureusement son chauffelir devra
la continuer... jusqu’en Allemagne.
Je reconnais aussi le camion de M. Gaspard
Védrine. Celui-là, avec la complicité de son chauffeur,
cale net... au foirail.
Une à une, toutes les automobiles
quittent les dépendances du Sacré-Coeur et, au
fur et à mesure de leurs départs, la
maison se vide de tous ses occupants.
Le lieutenant Gross en sort le
dernier.
M. Jouve, chez qui j’avais pris
pension, me pousse alors du coude :
« Dites donc, Monsieur Mayet, ils f...... le
camp ! »
De fait, quelques instants après, le
roulement de leur convoi se perdit
dans le fracas assourdissant du plus
terrible orage que j’ai vu à
Saint-Flour et « qui faisait de cette
fugue dans la nuit une vision d’apocalypse ».
(Semaine catholique.).
Les coups de tonnerre se chevauchaient
en un roulement ininterrompu, et
sur le goudron humide et brillant des
routes, d’interminables chapelets d’éclairs harcelaient le
monstrueux serpent, la pitoyable colonne qui rampait
vers le col de La Fageole.