VIVE LA RÉVOLUTION

La gauche de guerre

mardi 4 février 2020, par anonyme (Date de rédaction antérieure : 4 février 2020).

S’opposer à la guerre, notre responsabilité

https://www.investigaction.net/fr/1…

3 février 2020

Saïd Bouamama et Michel Collon

Pourquoi ceux qui manifestaient contre la guerre en Irak ont-ils applaudi les bombardements en Libye ? Saddam Hussein valait-il mieux que Kadhafi ? Dans La Gauche et la Guerre, Saïd Bouamama et Michel Collon analysent le retournement de veste d’une grande partie de la gauche. Nous vous proposons l’introduction de ce livre fondamental pour faire renaître un mouvement pacifiste digne de ce nom. Les auteurs y expliquent pourquoi ils ont tenté de percer le mystère de la gauche va-t-en-guerre et comment ils décortiquent cette propagande qui nous vend les conflits comme de nobles causes.

« Pas de guerre pour le pétrole ! » En 2003, nous étions des millions dans la rue pour tenter d’empêcher les États-Unis d’attaquer l’Irak. Mais en 2011, pour arrêter les bombardements sur la Libye : plus personne. Pire : les mêmes organisations réclamaient cette fois… la guerre. Comment expliquer ce grand retournement ?

Qu’est-ce qui a changé entre 2003 et 2011 ?

Les États-Unis ou les pacifistes ?

Flash-back. Le 15 février 2003, alors que les États-Unis s’apprêtent à envahir l’Irak, le monde connaît les plus grandes manifestations antiguerre de l’Histoire. Trois millions à Rome, deux millions à Madrid, un million à Barcelone, des centaines de milliers à Berlin, Paris, Bruxelles, Athènes.

À Paris, derrière la banderole « Non à la guerre contre l’Irak. Justice et paix au Moyen-Orient », défilent toutes les grandes figures de la gauche : PCF, Verts, syndicats CGT et CFDT, LCR trotskiste, anarcho-syndicalistes, Attac, Confédération paysanne, Ligue des droits de l’homme, Mouvement de la Paix, Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples, comités de solidarité avec la Palestine… Même la direction du Parti socialiste est là, en force. D’autres manifestations ont lieu dans quatre-vingts villes de France. Les organisateurs estiment à un demi-million au moins le nombre total de participants.

Le tract appelant à cette manif est très clair et très juste : « Nous, citoyens et citoyennes de France et d’Europe, […] nous croyons que la guerre qui se prépare, qu’elle se fasse sous le mandat de l’ONU ou non, sera catastrophique pour les peuples irakiens et kurdes, qui souffrent déjà de l’embargo et de la dictature sanguinaire de Saddam Hussein, et pour tous les peuples du Moyen-Orient, notamment le peuple palestinien dont les droits nationaux doivent être reconnus. Tous ceux qui pensent qu’une solution politique et démocratique doit s’imposer dans le règlement des conflits internationaux doivent s’opposer à cette guerre parce qu’elle augmentera le risque d’une catastrophe plus grande encore. […] Tous ensemble, nous pouvons empêcher cette guerre ! »

On ne saurait mieux dire : sans complaisance aucune pour la dictature de Saddam Hussein, les signataires refusent la guerre qui ne fera qu’aggraver la situation dans l’ensemble du Moyen-Orient. Alors, pourquoi tous ces signataires d’hier diront-ils exactement le contraire huit ans plus tard quand les bombes tomberont sur la Libye ? Parce que les États-Unis ont changé leurs méthodes de communication et se sont montrés plus subtils ? C’est vrai, et nous allons expliquer ces nouvelles méthodes. Parce que la majorité de ces organisations ont retourné leur veste ? C’est vrai aussi, et nous allons essayer de comprendre pourquoi.

On danse à Bagdad ?

En France, en 2003, c’est la quasi-unanimité pour la paix. Même le président Chirac et le Premier ministre Villepin critiquent sévèrement George Bush. Alors, quand trois intellectuels renommés – l’écrivain Pascal Bruckner, le cinéaste Romain Goupil et le philosophe André Glucksmann – signent un appel enthousiaste pour soutenir la guerre, ils se retrouvent complètement isolés. Il faut dire que Glucksmann ose écrire : « Quelle joie de voir le peuple irakien en liesse fêter sa libération et… ses libérateurs ! […] La France s’est mise hors jeu, ridiculisée. […] Tony Blair, qui prit le risque d’affronter son électorat tout en restant fidèle à ses convictions, s’est révélé un véritable chef d’État. […] Quand Bagdad danse, Paris fait grise mine. »

La vérité est qu’on ne dansait pas du tout à Bagdad, soumise à l’opération Terreur et Effroi : 30 000 bombes, 20 000 missiles, destruction des réseaux télévisuels, radiophoniques et téléphoniques pour plonger la population dans l’angoisse (impossible de contacter ses proches), pillage de tous les ministères (sauf celui du Pétrole, soigneusement préservé), laminage systématique de l’économie. La vérité est que la résistance de la population sera tellement forte que l’armée US devra recourir aux armes chimiques (à Fallujah), aux exécutions arbitraires, à l’emprisonnement et à la torture de masse (Abou Ghraïb). De cette horreur et de cette humiliation systématique sortira la terreur de Daesh : en Irak, en Syrie et finalement aussi à Paris et à Bruxelles. Les Irakiens n’avaient aucune raison de danser avec Monsieur Glucksmann et ses amis.

La vérité est que les manifestants antiguerre avaient bien raison et Chirac aussi pour une fois. Les médiamensonges fabriqués par Tony Blair seraient bientôt démasqués officiellement par la commission d’enquête du Parlement britannique.

La catastrophe irakienne allait-elle ouvrir les yeux ? Au contraire, nos trois intellectuels français de cet axe du bien par la guerre allaient recevoir beaucoup de renforts. D’abord, de quelques autres intellectuels à la mode : Bernard-Henri Lévy, Alexandre Adler, Pierre-André Taguieff, Stéphane Courtois… Ensuite, et plus surprenant : presque toute la gauche citée plus haut allait basculer sur la position de Glucksmann. Soutenant pour la Libye ce qu’ils avaient condamné pour l’Irak, PCF, Verts, NPA et la plupart des anarchistes se mirent tout d’un coup à soutenir – parfois avec des nuances – les nouvelles agressions US. La même guerre était devenue humanitaire et juste.

Danse-t-on aujourd’hui à Tripoli ? Ces organisations ne se sentent-elles pas responsables d’avoir plongé la Libye dans cet enfer : terrorisme islamiste, guerre civile, oppression des femmes, trafic mafieux des migrants avec la Méditerranée, devenue le cimetière de tant de vies brisées ?

Des anarchistes pro-guerre ?

Le retournement de veste a été spectaculaire. Prenons l’exemple du mensuel Alternative libertaire. En 2004, il dénonce très justement les projets US pour le Moyen-Orient : « La déstabilisation, la chute des régimes locaux et un remodelage des territoires […]. Bush a précisé la portée de la guerre qui se préparait. La question qui se pose maintenant est : qui sera le suivant ? L’extrême droite chrétienne milite pour un règlement définitif de la question palestinienne qui passe par l’installation de régimes à la botte des USA en Syrie et au Liban, et qui donne carte blanche à la droite israélienne pour organiser la purification ethnique des territoires occupés. » Ce mouvement anarchiste soutenait donc clairement l’indépendance et la souveraineté de la Palestine, du Liban, de la Syrie, quels que soient les reproches graves à formuler envers certains de ces pays.

Aujourd’hui, si cet article était publié dans ce même journal, « son auteur serait traité de conspirationniste, d’ami des dictateurs, de rouge-brun ou carrément de fasciste[1] », indique très justement l’essayiste Vincent Lenormant. En effet, un tel virage à 180 degrés pose beaucoup de questions. Comment une organisation de la gauche radicale qui critiquait très justement la guerre US en Irak a-t-elle pu soutenir la guerre US en Libye, qui a servi les mêmes intérêts et qui a également violé le droit international ainsi que la Charte des Nations unies ? Pourquoi des groupes se disant antifascistes ont-ils soudain cessé de s’intéresser au FN et aux néonazis, tournant toute leur rage contre les antiguerre de gauche, traités à présent de fascistes ? À qui profite cette situation ?

Du passé, ne faisons pas table rase

Pour éclairer ces évolutions bizarres, le présent livre propose différentes pistes…

D’abord, il faut savoir que le problème n’est pas nouveau, il s’est posé aussi en 1914. En portant notre regard sur ce passé, nous pouvons considérer cette situation avec plus de recul et de sérénité au lieu d’être imprégnés d’une information omniprésente mais fallacieusement manichéenne.

Où en était la gauche française et européenne avant l’éclatement de la Première Guerre mondiale ? Elle s’opposait à la guerre annoncée. Un affrontement entre grandes puissances impérialistes se battant pour la domination mondiale. Une guerre de pillage pour contrôler l’acier et le charbon en Europe, le cuivre et le caoutchouc en Afrique ainsi que les routes stratégiques vers le Moyen-Orient et son pétrole… À juste titre, la gauche dénonçait une guerre des seules classes dominantes et l’écrivain Anatole France l’avait bien exprimé : « On croit mourir pour la patrie, on meurt pour des industriels. »

Mais en un jour, tout bascula. Dès la déclaration de guerre, cette même gauche vota les crédits de guerre, prit des responsabilités gouvernementales et se vautra dans le grand chauvinisme ambiant. Seule comptait la victoire, notre camp était forcément le bon. Conséquence de cette trahison : dix millions de morts. Seule une petite minorité révolutionnaire parvint à maintenir, dans des conditions très difficiles, le drapeau de la paix et de la fraternité internationale. Comment expliquer ce retournement spectaculaire ? Nous analyserons quelles faiblesses internes ont permis ce retournement. Une leçon d’autant plus intéressante que la « propagande de guerre » est née à cette époque. Du passé, ne faisons pas table rase.

Se repérer

Nous avons aussi beaucoup à apprendre d’un passé plus récent. À savoir les guerres des trente dernières années. Nous les étudierons de près sur deux questions fondamentales : 1. Comment une grande puissance impériale dissimule-t-elle ses objectifs réels derrière des objectifs apparents ? 2. Quels sont les trucs employés pour manipuler l’opinion ? Est-il possible de détecter des procédés récurrents ? On sera surpris de voir que, derrière les gouvernements et les armées, des acteurs plus discrets mais décisifs sont à l’œuvre. Le but étant évidemment que chacun apprenne à se repérer pour ne plus se faire avoir à la prochaine guerre.

Nous procéderons à un examen comparé et attentif de toutes ces guerres, qu’elles soient ouvertes ou menées dans l’ombre, et aussi de certains coups d’État. Nous montrerons aussi comment au fil des décennies s’est construit à Washington un appareil occulte doté d’importants moyens pour manipuler l’opinion publique. Nous l’étudierons sur la base des propres déclarations de ses créateurs et stratèges. La naïveté n’est plus permise.

Sans se laisser intimider

Aujourd’hui, dès qu’on critique la guerre ou qu’on parle de la CIA, on se fait traiter de complotiste. Nous analyserons l’origine de ce terme fourre-tout. Nous sommes convaincus qu’un certain « anti-complotisme », en refusant toute discussion sur les faits concrets, fait en réalité le jeu du complotisme.

Certaines des organisations citées plus haut se réclament de Karl Marx. Nous montrerons qu’en fait, elles contredisent les analyses d’époque de celui-ci. Quand on se demande d’où vient la guerre, on ne peut pas la séparer du néolibéralisme et de la mondialisation. Le social et le militaire ne sont pas des planètes différentes.

Sur ces guerres d’aujourd’hui, la gauche européenne et celle du tiers monde ont des avis très opposés. Le Sud a-t-il forcément tort ou bien faut-il l’écouter ? Nous analyserons aussi divers arguments avancés pour justifier la guerre : apporter la civilisation (ou la démocratie), la responsabilité de protéger, le mouvement ni, ni ainsi que la culpabilisation et la comparaison avec Hitler.

En ces temps de sectarisme et d’excommunications virulentes, nous appellerons à débattre sereinement sur ce qui nous oppose et sur ce qui nous unit. Seule une discussion franche et respectueuse pourra nous amener à un monde meilleur. Et donc sans guerres.

Note :

[1] Vincent Lenormant, « Gauche révolutionnaire. La grande manipulation », Arrêt sur info, 9 octobre 2017.

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1 Message

  • La gauche de guerre 4 février 05:12, par Qui êtes-vous ? Rien depuis...

    Danse-t-on aujourd’hui en France ?

    Des Anarchistes ? Mais sont-ils tous des anarchistes…
    Des Extrêmes-gauchistes ? Mais sont-ils tous des Extrêmes-gauchistes…
    Des Communistes ? Mais sont-ils tous Des Communistes…
    Des Sociales ? Mais sont-ils tous Des Sociales…

    Michel, tu connais la dérive des continents depuis Mai 68 tué par Mai 81 en France (mais pas que…)
    Non ?
    Mais si, tu n’arrêtes pas de le décrire : Cortex magmatique, barre à droite "toute".

    Question à 10 balles… Le commerce n’est-ce pas la guerre ?

    Répondre à ce message

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