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Étude historique et stratégique de la contestation en France depuis mai 68

lundi 2 avril 2018 (Date de rédaction antérieure : 10 avril 2010).

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17 octobre 2005

CGT - Et Bernard Thibault devint chef

http://mai68.org/ag/869.htm
http://kalachnikov.org/ag/869.htm
http://www.chez.com/vlr/ag/869.htm

1- Préliminaires : l'après 1968

     Après 1968, en France, chaque année les étudiants se mettaient en grève. Une grève dure, avec piquets de grèves durs et émeutes, une grève qui durait au minimum un mois. Ces grèves étaient auto-organisées en coordination :

http://mai68.org/spip/spip.php?article1081

     Il y eut ce genre de grèves étudiantes jusqu'au milieu des années 1970. C'est ainsi que dans notre pays, une expérience non négligeable fut acquise sur les coordinations.

     Mais, cela s'arrêta après 1976 pour plusieurs raisons. Bien sûr, l'État mis des petites vacances pile à la période où les étudiants avaient pris l'habitude de se mettre en grève. Mais aussi, fut mis en scène l'important spectacle de "la bof-génération" :

     L'on fit croire aux générations ainées que si elles étaient contestataires, par contre les nouvelles générations ne l'étaient pas, qu'on pouvait leur marcher sur les deux pieds, même très fort, et que leur seule réaction était de dire : « Bof ! ». La bof-génération...

     Malheureusement, l'immense majorité des personnes de ma génération tombèrent dans le piège, et, croyant que les jeunes étaient des crétins, des beaufs, ils ne transmirent pas l'énorme acquis de toutes leurs luttes passées de mai 68 à 1976 en passant par LIP et le Larzac en 1973 etc.

     Le goût de la contestation se perdit, de même que l'art de mettre en grève un amphi, d'organiser une manif radicale, de construire une barricade efficace, de fabriquer diverses armes dont le fameux cocktail Molotov etc.

     En gros, de 1976 à 1986, il n'y eut plus de grève étudiante. C'était la mort totale.

2- La renaissance : 1986

     Le gouvernement de Chirac eut l'idée aussi sote que grenue de faire un projet pour l'éducation : le projet "Devaquet", du nom du con qui accepta de signer ce qui était une telle salopperie que les étudiants se souvinrent de ce qu'était une grève et même une coordination. Je me souviens du slogan le plus célèbre de cette époque :

     « J'ai ! j'ai ! j'ai le projet Devaquet qui me rentre dan'l'cul qui m'empêche d'étudier ! »

     Les étudiants et les lycéens se mirent en grève et s'auto-organisèrent très naturellempent en coordination. Bien entendu, celle-ci n'était pas parfaite, mais elle s'améliorait un peu chaque jour. Une étape fondamentale fut franchie quand Isabelle Thomas, sous-marin du Parti Socialiste, se fit virer parce qu'elle passait plus pour la chef récupératrice que pour la représentante des grévistes. Je me souviens même du prétexte qui fut pris pour la virer :

     Une photo pleine-page dans un magasine du style Paris-Match où elle était, je crois, vaguement assise sur un piano, sa robe relevée sur les genoux... La photo avait fait scandale, la grève ce n'était plus les lycéens et les étudiants, la grève, c'était elle. Et c'était inadmissible. Elle n'y survécu pas : Elle fut remplacée immédiatement par une personne bien plus radicale et tellement plus correcte qu'on ne se souvient même plus de son nom. Preuve que le successeur (il y en eut d'ailleurs plusieurs) n'avait pas cherché à personnaliser le mouvement, à le récupérer à son profit. Néanmoins, plus tard, pour la remercier pour ses bons et loyaux services, le PS nomma Isabelle Thomas candidate députée je ne sais plus où. Isabelle Thomas avait tout fait pour que le mouvement de novembre-décembre 1986 reste le plus sage possible.

     Isabelle Thomas une fois disparue, le mouvement put se radicaliser, les jeunes de banlieue venaient nous aider à établir le rapport de force en faisant émeutes sur émeutes, pillages de grands magasins sur pillages de grands magasins à chacune de nos manifs. Jusqu'au moment crucial où Pasqua commis l'erreur de lâcher ses chiens : les PVM :

     Les PVM étaient les Policiers Voltigeurs Motorisés. Trois éléments les composaient : Une moto, un conducteur de moto et un massacreur assis à l'arrière avec un long baton pour taper sur tout ce qui bouge. Je crois qu'ils ont été officiellement dissous depuis cette histoire. Mais si, lors d'une manif, vous avez affaire à ce genre d'arme du pouvoir, pour la vaincre, c'est : un peu d'huile répandue sur le sol. Et hop par terre la moto ! Et hop ! vous vous ruez dessus pour neutraliser les deux flics avant qu'ils n'aient repris leurs esprits !

     Le 4 décembre 1986, il y eut au moins un million de manifestants dans Paris. Il y eut aussi un massacre. Les gens pour décrire ce qui s'était passé parlèrent du Chili !

     Dans la nuit du 5 au 6 décembre à 1 heure du matin, les PVM assassinent Malik Oussekine à coup de matraque. Pour consoler les parents, le très humain Pasqua dit aux parents que "quand on a un fils sous dialyse, on ne le laisse pas se balader la nuit à une heure du matin".

     Le lendemain, un petit comité lança un appel à la grève générale (à l'époque il n'était nul besoin de préciser "de toutes les catégories de travailleurs" !)

     Le 8 décembre 1986, cet appel à la grève générale est repris par la coordination étudiante-lycéenne. les salariés commencent à se mettre en grève dans toutes les entreprises et dans tous les services publics. les manifestations deviennent de plus en plus violentes et le slogan principal est alors :

     « Pasqua salaud ! Le peuple aura ta peau ! »

     Et, croyez-moi qu'il n'était pas crié gentiment ! les événements font peur au pouvoir qui voit poindre un nouveau mai 68. Néanmoins, Chirac ne veut toujours pas céder sur le projet Devaquet ! Mitterrand convoque alors Chirac et, dès le lendemain, Chirac lui obéit et retire sans condition le projet Devaquet. Je m'en souviens encore, j'étais devant la télé avec des ami-e-s. Tout le monde jouissait sur place ! Et moi encore plus, je disais à propos de Chirac qui venait de retirer le projet Devaquet : « Trop tard ! Trop tard ! »

     Un ami qui jusque-là ne croyait pas trop à mes histoires d'attentats terroristes organisés par l'État lui-même me dit alors : « Tu vois, si t'as raison, sur les attentats terroristes dont tu crois qu'ils sont organisés par le pouvoir lui-même, alors dans trois mois il va y en avoir un ! » Il était plus jeune que moi et avait moins l'expérience des mouvements de contestation et ne voyait pas que, maintenant, les choses allaient aller très vite, et qu'après une telle victoire, les lycéens, les étudiants et les salariés allaient être encouragés au point de vouloir "tout et tout de suite !". Il ne voyait pas que les choses allaient se dérouler à une vitesse aussi extrême que possible.

     Je lui répondis : « Non ! c'est pas dans trois mois que le pouvoir va organiser un attentat, c'est demain ! »

     Je m'étais trompé d'un jour : j'avais oublié qu'un attentat ça se prépare et qu'il faut un peu de temps. L'attentat prévu eut lieu deux jours après, le 15 décembre 1986. J'ai trouvé sur internet un lien qui dénonce cet attentat :

http://members.tripod.com/hlv-vlr/reserve/terrorisme/crime.htm

     Voici un extrait :

     « Ce fut "l'attentat" contre Peyrefitte. Seul un concours de circonstances "inexplicable" a permis à Peyrefitte d'avoir la vie sauve. Rappelons que Peyrefitte est un ancien ministre de "l'information". Pasqua n'a pas manqué d'assimiler notre dernier mouvement de contestation au terrorisme: "ceux qui ont pris le risque depuis quelques semaines de créer dans le pays un climat de haine devraient prendre conscience de leurs responsabilités. Rien ne fera reculer l'état. Nous redoublerons nos forces et rassemblerons davantage de moyens pour faire reculer le terrorisme." [Citation de Pasqua dans"le monde" du 16/12/86; dernière page.] »

     D'après le site internet "A BAS LA CENSURE" le tract dont vous avez lu un extrait ci-dessus fut la première dénonciation de l'attentat Peyrefitte comme ayant été commis par le pouvoir lui-même :

http://members.tripod.com/hlv-vlr/

     Ensuite, les Journaux "Lutte Ouvrière" d'Arlette et le "Canard Enchaîné" n'hésitèrent pas à dénoncer eux-mêmes à mots couverts cet attentat comme ayant été commis par le pouvoir lui-même. Mais trop tard. Les étudiants et les lycéens accusés par Pasqua d'être la cause de la mort d'un ouvrier (et un autre grièvement blessé) reprirent les cours. Chez les salariés, le mouvement de mise en grève fut stoppé net.

     Mais à la SNCF, le mouvement ne fut pas arrêté par cette manipulation du pouvoir. Il faut dire qu'à la SNCF, ils étaient en grève depuis peu et qu'aucune de leurs revendications spécifiques n'avait été sarisfaite. La dénonciation de la manipulation du pouvoir arriva à temps pour eux pour qu'ils puissent continuer leur belle grève qui dura plusieurs semaines. Ils allèrent jusqu'à saboter les trains pour éviter que les jaunes ne puissent les conduire. Ils firent aussi circuler les gens gratuitement dans les trains.

     Tout ça malgré la CGT qui freinait autant qu'elle le pouvait. Mais la CGT ne put rien contre cette grève :

     Pour la première fois de l'histoire des luttes ouvrières, les salariés de toute une boite s'étaient auto-organisés en coordination au niveau national !

     Je me souviens bien de 1986, et de la coordination que les cheminots avaient dû construire pour pouvoir faire grève malgré la CGT !

     Et à France-Info, j'entendais Krasucky, le pauvre chef de la CGT de l'époque, qui pratiquait la méthode couet en parlant fort et en se répétant :

     « La seule coordination, c'est la CGT ! »

     Hahaha !

     Hé bien NON ! justement, la seule coordination, c'était la coordination !

3- l'avènement de Bernard Thibault : 1995

     En 1995, il y eut un autre puissant mouvement de grève au niveau national. Il s'agissait de sauver la Sécurité Sociale. Le principal slogan était alors :

     « La Sécu ! On s'est battu pour la gagner ! on se battra pour la garder ! »

     C'était alors la SNCF qui était à la pointe du combat. Le Premier ministre Alain Juppé dut démissioner (Mais plus tard : en 1997. En effet, c'est à cause de 1995 et de tout ce qui s'en est suivi que le pouvoir a imposé à Chirac de dissoudre l'assemblée. Le pouvoir pensait à juste titre que Jospin pourrait faire les réformes et les privatisations que Juppé ne pouvait plus faire après 1995) !

     Mais, en 1995, Bernard THIBAULT, alors chef de la CGT cheminot, réussit, par sa démagogie et par diverses manipulations, à empêcher les cheminots d'auto-organiser leur mouvement dans une coordination.

     C'est pour récompenser Bernard THIBAULT d'avoir su maîtriser le mouvement des cheminots de 1995 qu'il fut nommé grand chef de toute la CGT !

     Grâce à Bernard Thibault, le mouvement de 1995 n'eut à aucun moment aucune chance de devenir un nouveau mai 68, et malgré l'ampleur des manifs, tant en province qu'à Paris, surtout en province d'ailleurs, le mouvement de 1986 reste bien supérieur à celui de 1995.

     Bernard Thibault aurait préféré que la CGT invite à voter Oui à la Constitution de l'Europe ! Normal : c'est son rôle !

     La CGT on connaît, et si le P"C"F a été à peu près déstalinisé (du moins j'espère), ce n'est pas encore le cas de la CGT, comme ont pu s'en rendre compte à Paris, il y a environ un an, des militants anarchistes sur qui les gros bras de la CGT étaient tombés à bras raccourcis à la SEULE vue de leur banderole anarchiste !

     La CGT, on connaît ! Pour bien voir ce qu'est la CGT, allez sur sa page historique :

http://www.cgt.fr/spip.php?page=article_dossier1&id_article=1243

     Ainsi vous pourrez constater que 1986 est une année absente du repère historique de la CGT, elle est rayée des cadres, effacée comme un vulgaire Trotski sur les photos de la famille révolutionnaire de Staline !

     Pourtant, tout en étant bien inférieure à mai 68 et à certaines des années 70, 1986 est une année contestataire qui n'a malheureusement jamais été égalée en Fance depuis cette époque ! Son absence dans l'historique de la CGT est significatif !

     Pour bien voir l'importance de 1986, rappelons que si le mouvement de 1986 n'avait pas eu lieu, c'est Chirac qui aurait été élu en 1988. Quand la télé nous fait croire que si Chirac n'a pas été élu en 88, c'est à cause d'une petite phrase de Mitterrand, c'est de la blague !

     Mais pour faire ce mouvement, les cheminots avaient dû commencer par abattre leur premier ennemi, celui qui cherchait par tous les moyens à les empêcher de se mettre en grève : la CGT !

     Aussi, ça ne m'étonne pas que la CGT ne veuille pas rappeler cela dans son historique.


             Bien à vous,
          do
          http://mai68.org



Post-Scriptum :

0°) Les bureaucrates de la CGT ne veulent pas d'un mouvement social fort. Ce qu'ils veulent, c'est un mouvement totalement contrôlé par eux, de façon à prouver l'utilité de la CGT à la bourgeoisie. C'est pourquoi ils ont peur des débordements :

« Comment ça, vous voulez un mouvement suffisamment fort pour mettre le gouvernement à genoux, comme en 1986 ou en 1995 ? Pas de ça Lizette ! Nous, la CGT, on est là pour servir le pouvoir, pas le contraire !

« Comment vous voulez auto-organiser votre mouvement dans une coordination ? Pas question non plus. Sinon, la CGT ne servirait plus à rien, et surtout, vous ne seriez plus controlables par nous. »

Voilà le discours de la CGT une fois traduit en langage clair.

1°) Pour casser les reins de l'ensemble des salariés, les syndicats, et en particulier la CGT, aiment bien organiser des journées d'action séparées par de longues semaines.

2°) Ne comptons pas sur les syndicats ! l'émancipation du prolétariat sera l'oeuvre du prolétariat lui-même ! Que chacun mette sont lieu de travail en grève dès maintenant sans s'occuper des appels ou de l'absence des appels syndicaux !

3°) Bien sûr que les coordinations ça marche : il y a les exemples des coordinations étudiantes des années 1970, de 1986 etc. Il y a la coordination de la SNCF en 1986. Plus récemment, en 2003, à Toulouse par exemple, une coordination interpro avec AG souveraines a très bien fonctionné. À noter que la CGT a fait intervenir nombre de ses cadres dans les AG de 2003 pour dire de reprendre le boulot (y compris contre l'accord des cégétistes de base !).

4°) Pendant la réforme des retraites, des cheminots de la gare d'Austerlitz ont reconduit leur grève, résultat : ils se sont fait mettre sur la gueule deux soirs de suite par le S.O de la CGT parce que la direction avait décidé de ne pas faire de grève reconductible : plusieurs bléssés à la salpétrière  !

5°) La CGT au service du patronnat : En 1995, comme en 1986 ou en 1968 etc., la CGT et les autres syndicats refusèrent d'appeler à la grève générale. C'est à propos de 1986 que le Canard Enchaîné rappela que les syndicats sont financés à 88% par l'État. Les syndicats sont au service de ceux qui les financent.

Rappelons que, comme le disait Marx, l'État, c'est l'arme de la bourgeoisie contre le prolétariat. C'est bien pourquoi, et même quand l'Assemblée Générale en a décidé autrement, avec les gros bras de son SO aussi terrible que les CRS (et dans le même camp), il arrive si souvent que la CGT force manu militari les travailleurs à reprendre le travail.

Seule une coordination peut nous assurer de ne pas être trahis !

Nous voulons la coordination et la révolution. Nous voulons TOUT !

Pas de pardon !

L'auto-organisation de toutes les luttes dans une même coordination est le meilleur moyen de gagner, et c'est la seule façon de ne pas être trahis !

Les seules grèves qui font peur au pouvoir, les seules auxquelles il cède, ce sont les grèves sauvages, celles qui sont incontrôlables, celles qui ne sont donc pas contrôlées par les syndicats. Aussi, quand vous voyez à la télévision des grèves, même si elles durent longtemps, et des manifs, même si le nombre de manifestants est énorme, qui sont décorées de nombreux drapeaux et autres insignes de la CGT, de la CFDT et de FO ; alors, vous pouvez deviner que le pouvoir n’a pas peur et ne cèdera pas, car tous ces drapeaux et insignes syndicaux sont la preuve que le mouvement est bien contrôlé par les syndicats, et que par conséquent tout va bien pour le pouvoir. Et plus les banderolles, insignes et drapeaux syndicaux sont nombreux, et plus le mouvement est sous contrôle ; parfois, on remarque à peine les manifestants tellement on ne voit que les insignes syndicaux !

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